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Bossuet : le Panégyrique de saint Paul

par admin, juin, 2010

PANÉGYRIQUE DE L’APÔTRE SAINT PAUL.

Edition de Félix Lachat

Présentation historique :

Prêché à l’Hôpital général, le 29 juin 1661.

Le prédicateur désigne comme en toutes lettres, dans la péroraison, l’Hôpital général. Ensuite il implore la charité des fidèles en faveur des pauvres. Ses pressantes sollicitations rappellent déjà l’année 1661 ; mais ce qui révèle le plus clairement cette date, c’est le style du discours. Un-critique le fait remonter à 1657; c’est le rapprocher trop du début de l’auteur.

Bossuet avait déjà prêché un panégyrique de saint Paul, sur ce texte : Surrexit Saulus de terrà, apertisque oculis nihil videbat. Ce discours excita, dans la capitale, un concert unanime d’éloges; et le P. dom Jérôme de Sainte-Marie, qui l’entendit à l’âge de dix-huit ans et qui s’acquit de la réputation dans la chaire, qui l’entendit encore cinquante années plus tard, après la mort de l’auteur, le Surrexit Saulus de Bossuet. L’évoque de Troyes a perdu ce panégyrique, comme tant de chefs-d’œuvre.

On sait que le cardinal Maury se serait volontiers chargé de revoir et de refondre les sermons de Bossuet ; il disait aussi que nous n’avions point en France de panégyrique digne de ce nom, c’est-à-dire, si nous l’entendons bien qu’il se réservait la mission de créer parmi nous ce genre d’éloquence. Cependant il pardonnait à Bossuet le Panégyrique de saint Paul; après en avoir cité plusieurs passages, il dit : « On ne peut rien imaginer, il n’y a rien au delà d’une pareille éloquence. »

Bossuet

Panégyrique de saint Paul

Placeo mihi in infirmitalibus meis : cùm enim infirmor, tunc potens sum.

Je ne me plais que dans mes faiblesses : car lorsque je me sens faible, c’est alors que je suis puissant.

II Cor., XII, 10.

Dans le dessein que je me propose de faire aujourd’hui le panégyrique du plus illustre des prédicateurs et du plus zélé des apôtres, je ne puis vous dissimuler que je me sens moi-même étonné de la grandeur de mon entreprise. Quand je rappelle à mon souvenir tant de peuples que Paul a conquis, tant de travaux qu’il a surmontés, tant de mystères qu’il a découverts, tant d’exemples qu’il nous a laissés d’une charité consommée, ce sujet me paraît si vaste, si relevé, si majestueux, que mon esprit se trouvant surpris, ne sait ni où s’arrêter dans cette étendue, ni que tenter dans cette hauteur, ni que choisir dans cette abondance, et j’ose bien me persuader qu’un ange même ne suffirait pas pour louer cet homme du troisième ciel.

Mais ce qui m’étonne le plus, c’est que cet amour mêlé de respect que je sens pour le divin Paul, et duquel j’espérais de nouvelles forces dans un ouvrage qui tend à sa gloire, s’est tourné ici contre moi et a confondu longtemps mes pensées, parce que dans la haute idée que j’avais conçue de l’Apôtre je ne pouvais rien dire; qui lui fût égal, et il ne me permettait rien qui fût au-dessous.

Que me reste-t-il donc, chrétiens, après vous avoir confessé ma faiblesse et mon impuissance, sinon de recourir à celui qui a inspiré à saint Paul les paroles que j’ai rapportées? Cùm infirmor, tunc potens sum : « Je suis puissant, lorsque je suis faible. » Après ces beaux mots de mon grand Apôtre, il ne m’est plus permis de me plaindre; et je ne crains pas de dire avec lui que «je me plais dans cette faiblesse, » qui me promet un secours divin : Placeo mihi in infirmitalibus. Mais pour obtenir cette grâce, il nous faut encore recourir à celle dans laquelle le mystère ne s’est accompli qu’après qu’elle a reconnu qu’il passait ses forces; c’est la bienheureuse Marie, que nous saluerons en disant : Ave.

Parmi tant d’actions glorieuses et tant de choses extraordinaires qui se présentent ensemble à ma vue, quand je considère l’histoire de l’incomparable Docteur des Gentils, ne vous étonnez pas chrétiens, si laissant à part ses miracles et ses hautes (a) révélations, et cette sagesse toute divine et vraiment digne du troisième ciel qui paraît dans ses écrits admirables, et tant d’autres sujets illustres qui rempliraient d’abord vos esprits de nobles et magnifiques idées , je me réduis à vous faire voir les infirmités de ce grand Apôtre, et si c’est sur ce seul objet que je vous prie d’arrêter vos yeux. Ce qui m’a porté à ce choix, c’est que devant vous prêcher saint Paul, je me suis senti obligé d’entrer dans l’esprit de saint Paul lui-même et de prendre ses sentiments. C’est pourquoi l’ayant entendu nous prêcher avec tant de zèle qu’il ne se glorifie que dans, ses foi blesses et que ses infirmités font sa force : Cùm enim infirmor, tunc potens sum, je suis les mouvements qu’il m’inspire et je médite son panégyrique, en tâchant de vous taire voir ces faiblesses toutes-puissantes par lesquelles il a établi l’Eglise, renversé la sagesse humaine, et captivé tout entendement sous l’obéissance de Jésus-Christ.

Entrons, donc avant toutes choses dans le sens de cette parole, et examinons les raisons pour lesquelles le divin Paul ne se croit fort que dans sa foi blesse : c’est ce qu’il m’est aisé de vous faire entendre. Il se souvenait, chrétiens, de son Dieu anéanti pour l’amour des hommes : il savait que si ce grand monde et ce qu’il enferme en son vaste sein est l’ouvrage de sa puissance , il avait fait un monde nouveau, un monde racheté par son sang et régénéré par sa mort, c’est-à-dire sa sainte Eglise, qui est l’œuvre de sa faiblesse. C’est ce que regarde saint Paul; et après ces grandes pensées, il jette aussitôt les yeux sur lui-même. C’est là qu’il admire sa vocation : il se voit choisi dès l’éternité pour être le Prédicateur des Gentils; et comme l’Eglise doit être formée de ces nations infidèles, dont il est ordonné l’Apôtre, il s’ensuit manifestement qu’il est le principal coopérateur de la grâce de Jésus-Christ dans l’établissement de l’Eglise.

Quels seront ses sentiments, chrétiens, dans une entreprise si haute, où la Providence l’appelle? L’exécutera-t-il par la force? Mais outre que la sienne n’y peut pas suffire, le Saint-Esprit lui a fait connaître que la volonté du Père céleste, c’est que cet ouvrage

(a) Var. : Grandes, — belles.

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divin soit soutenu par l’infirmité : « Dieu, dit-il, a choisi ce qui est infirme pour détruire ce qui est puissant (1).» Par conséquent que lui reste-t-il, sinon de consacrer au Sauveur une faiblesse soumise et obéissante, et de confesser son infirmité, afin d’être le digne ministre de ce Dieu qui étant si fort par nature, s’est fait infirme pour notre salut? Voilà donc la raison solide pour laquelle il se considère comme un instrument inutile, qui n’a de vertu ni de force qu’à cause de la main qui l’emploie; et c’est pour cela, chrétiens, qu’il triomphe dans son impuissance et qu’en avouant qu’il est faible, il ose dire qu’il est tout-puissant : Cùm enim infirmor, tunc putens sum.

Mais pour nous convaincre par expérience de la vérité qu’il nous prêche, il faut voir ce grand homme dans trois fonctions importantes du ministère qui lui est commis. Car ce n’est pas mon dessein, Messieurs, de considérer aujourd’hui saint Paul dans sa vie particulière : je me propose de le regarder dans les emplois de l’apostolat, et je les réduis à trois chefs; la prédication, les combats, le gouvernement ecclésiastique.

Entendez ceci, chrétiens, et voyez la liaison nécessaire de ces trois obligations dont le charge son apostolat. Car il fallait premièrement établir l’Eglise, et c’est ce qu’a fait la prédication : mais d’autant que cette Eglise naissante devait être dès son berceau attaquée (a) par toute la terre, en même temps qu’on l’établissait, il fallait se préparer à combattre ; et parce qu’un si grand établissement se dissiperait de lui-même si les esprits n’étaient bien conduits, après avoir si bien soutenu l’Eglise contre ceux qui l’attaquaient au dehors, il fallait la maintenir au dedans par le bon ordre de la discipline. De sorte que la prédication devait précéder, parce que la foi commence par l’ouïe; après, les combats devaient suivre, car aussitôt que l’Evangile parut, les persécutions s’élevèrent ; enfin le gouvernement ecclésiastique devait assurer les conquêtes, en tenant les peuples conquis dans l’obéissance par une police toute divine.

C’est, mes Frères, à ces trois choses que se rapportent les travaux

1 I Cor., I, 27.

(a) Var. : persécutée.

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de l’Apôtre ; et nous le pouvons aisément connaître par le récit qu’il en fait lui-même dans ce merveilleux chapitre XI de la Seconde aux Corinthiens. Il raconte premièrement ses fatigues et ses voyages laborieux : et n’est-ce pas la prédication qui les lui faisait entreprendre, pour porter par toute la terre l’Evangile du Fils de Dieu? Il raconte aussi ses périls et tant de cruelles (a) persécutions qui ont éprouvé sa constance; et voilà quels sont ses combats. Enfin il ajoute à toutes ses peines les inquiétudes qui le travaillaient dans le soin de conduire toutes les églises : Sollicitudo omnium ecclesiarum (1) ; et c’est ce qui regarde le gouvernement.

Ainsi vous voyez en peu de paroles tout ce qui occupe l’esprit de saint Paul : il prêche, il combat, il gouverne; et, Messieurs, le pourrez-vous croire? il est faible dans tous ces emplois. Et premièrement il est assuré que saint Paul est faible en prêchant, puisque sa prédication n’est pas appuyée, ni sur la force de l’éloquence, ni sur ces doctes raisonnements que la philosophie a rendus plausibles : Non in persuasibilibus humanœ sapientiœ verbis (2). Secondement il n’est pas moins clair qu’il est faible dans les combats, puisque, lorsque tout le monde l’attaque, il ne résiste à ses ennemis qu’en s’abandonnant à leur violence : Facti sumus sicut oves occisionis (3) : il est donc faible en ces deux états. Mais peut-être que parmi ses frères, où la grâce de l’apostolat et l’autorité du gouvernement lui donnent un rang si considérable, ce grand homme paraîtra plus fort? Non, fidèles, ne le croyez pas : c’est là que vous le verrez plus infirme. Tl se souvient qu’il est le disciple de Celui qui a dit dans son Evangile qu’il n’est pas venu pour être servi, mais afin de servir lui-même (4) : c’est pourquoi il ne gouverne pas les fidèles, en leur faisant supporter le joug d’une autorité superbe et impérieuse; mais il les gouverne par la charité, en se faisant infirme avec eux : Factus sum infirmis infirmus; et se rendant serviteur de tous : Omnium me servum feci (5). Il est donc infirme partout, soit qu’il prêche, soit qu’il

1 II Cor., XI, 28.— » I Cor., II, 4. — 3 Rom., VIII, 36. — 4 Matth.., XX, 28. — 5 I Cor., IX, 19, 22.

(a) Var. : D’étranges.

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combatte, soit qu’il gouverne le peuple de Dieu par l’autorité de l’apostolat; et ce qui est de plus admirable, c’est qu’au milieu de tant de faiblesse il nous dit d’un ton (a) de victorieux qu’il est fort, qu’il est puissant, qu’il est invincible : Cùm enim infîrmor, tunc potens sum.

Ah! mes Frères, ne voyez-vous pas la raison qui lui donne cette hardiesse ? C’est qu’il sent qu’il est le ministre de ce Dieu qui se faisant faible, n’a pas perdu sa toute-puissance. Plein de cette haute pensée, il voit sa faiblesse au-dessus de tout (b). Il croit que ses prédications persuaderont, parce qu’elles n’ont point de force pour persuader; il croit qu’il surmontera dans tous les combats, parce qu’il n’a point d’armes pour se défendre ; il croit qu’il pourra tout sur ses frères dans l’ordre du gouvernement ecclésiastique, parce qu’il s’abaissera à leurs pieds et se rendra l’esclave de tous par la servitude de la charité. Tant il est vrai que dans toutes choses il est puissant en ce qu’il est faible, puisqu’il met la force de persuader dans la simplicité du discours, puisqu’il n’espère vaincre qu’en souffrant, puisqu’il fonde sur sa servitude toute l’autorité de son ministère. Voilà, Messieurs, trois infirmités dans lesquelles je prétends montrer la puissance du divin Apôtre: soyez, s’il vous plaît, attentifs, et considérez dans ce premier point la faiblesse victorieuse de ses prédications toutes simples.

PREMIER POINT.

Je ne puis assez exprimer combien grand, combien admirable est le spectacle que je vous prépare dans cette première partie. Car ce que les plus grands hommes de l’antiquité ont souvent désiré (c) de voir, c’est ce que je dois vous représenter : saint Paul prêchant Jésus-Christ au monde et convertissant les cœurs endurcis par ses divines prédications. Mais n’attendez pas, chrétiens, de ce céleste Prédicateur, ni la pompe ni les ornements dont se pare l’éloquence humaine. Il est trop grave et trop sérieux pour rechercher ces délicatesses; ou pour dire quelque chose de

(a) Var. : D’un air. — (b) Il voit tout le monde au-dessous de lui — (c) Ont désiré avec tant d’ardeur.

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plus chrétien et de plus digne du grand Apôtre, il est trop passionnément amoureux des glorieuses bassesses du christianisme, pour vouloir corrompre par les vanités de l’éloquence séculière la vénérable simplicité de l’Evangile de Jésus-Christ. Mais afin que vous compreniez quel est donc ce Prédicateur destiné par la Providence pour confondre la sagesse humaine, écoutez la description que j’en ai tirée de lui-même dans la Première aux Corinthiens.

Trois choses contribuent ordinairement à rendre un orateur agréable et efficace (a) : la personne de celui qui parle, la beauté des choses qu’il traite, la manière ingénieuse dont il les explique; et la raison en est évidente. Car l’estime de l’orateur prépare une attention favorable, les belles choses nourrissent l’esprit, et l’adresse de les expliquer d’une manière qui plaise les fait doucement entrer dans le cœur. Mais de la manière que se représente le Prédicateur dont je parle, il est bien aisé de juger qu’il n’a aucun de ces avantages.

Et premièrement, chrétiens, si vous regardez son extérieur, il avoue lui-même que sa mine n’est point relevée : Prœsentia corporis infirma (1) ; et si vous considérez sa condition, il est pauvre, il est méprisable et réduit à gagner sa vie par l’exercice d’un art mécanique. De là vient qu’il dit aux Corinthiens : « J’ai été au milieu de vous avec beaucoup de crainte et d’infirmité (2); » d’où il est aisé de comprendre combien sa personne était méprisable. Chrétiens, quel prédicateur pour convertir tant de nations !

Mais peut-être que sa doctrine sera si plausible et si belle, qu’elle donnera du crédit à cet homme si méprisé. Non, il n’en est pas de la sorte : « Il ne sait, dit-il, autre chose que son Maître crucifié : » Non judicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum, et hunc crucifixum (3): c’est-à-dire qu’il ne sait rien que ce qui choque, que ce qui scandalise , que ce qui paraît folie et extravagance. Comment donc peut-il espérer que ses auditeurs soient persuadés? Mais, grand Paul, si la doctrine que vous annoncez est si étrange et si difficile, cherchez du moins des termes

1 II Cor., X, 10. — 2 I Cor., II, 3. — 3 Ibid., 2.

(a) Var. : A donner de la force aux discours.

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polis (a), couvrez des fleurs de la rhétorique cette face hideuse de votre Evangile, et adoucissez son austérité par les charmes de votre éloquence. A Dieu ne plaise, répond ce grand homme, que je mêle la sagesse humaine à la sagesse du Fils de Dieu : c’est la volonté de mon Maître que mes paroles ne soient pas moins rudes que ma doctrine paraît incroyable : Non in persuasibilibus humanœ sapientiœ verbis (1). C’est ici qu’il nous faut entendre les secrets de la Providence. Elevons nos esprits, Messieurs, et considérons les raisons pour lesquelles le Père céleste (b) a choisi ce Prédicateur sans éloquence et sans agrément, pour porter par toute la terre, aux Romains, aux Grecs, aux Barbares, aux petits, aux grands, aux rois mêmes, l’Evangile de Jésus-Christ.

Pour pénétrer un si grand mystère, écoutez le grand Paul lui-même, qui ayant représenté aux Corinthiens combien ses prédications avaient été simples, en rend cette raison admirable: C’est, dit-il, que « nous vous prêchons une sagesse qui est cachée, que les princes de ce monde n’ont pas reconnue : » Sapientiam quœ abscondita est (2). Quelle est cette sagesse cachée? Chrétiens, c’est Jésus-Christ même. Il est la sagesse du Père; mais il est une sagesse incarnée, qui s’étant couverte volontairement de l’infirmité de la chair, s’est cachée aux grands de la terre par l’obscurité de ce voile. C’est donc une sagesse cachée, et c’est sur cela que s’appuie le raisonnement de l’Apôtre. Ne vous étonnez pas, nous dit-il, si prêchant une sagesse cachée, mes discours ne sont point ornés des lumières de l’éloquence. Cette merveilleuse faiblesse, qui accompagne la prédication, est une suite de l’abaissement par lequel mon Sauveur s’est anéanti; et comme il a été humble (c) en sa personne, il veut l’être encore dans son Evangile.

Admirable pensée de l’Apôtre, et digne certainement d’être méditée. Mettons-la donc dans un plus grand jour, et supposons avant toutes choses que le Fils éternel de Dieu avait résolu de paraître aux hommes en deux différentes manières. Premièrement il devait paraître dans la vérité de sa chair ; secondement il

1 I Cor., II, 4. — 2 Ibid., 7.

(a) Var. : Etudiez du moins des termes choisis. — (b) L’Esprit de Dieu — (c) Bas.

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devait paraître dans la vérité de sa parole. Car, comme il était le Sauveur de tous, il devait se montrer à tous. Par conséquent il ne suffit pas qu’il paroisse en un coin du monde : il faut qu’il se montre par tous les endroits où la volonté de son Père lui a préparé des fidèles; si bien que ce même Jésus, qui n’a paru que dans la Judée par la vérité de sa chair, sera porté par toute la terre par la vérité de sa parole.

C’est pourquoi le grand Origène n’a pas craint de nous assurer que la parole de l’Evangile est une espèce de second corps que le Sauveur a pris pour notre salut : Partis quem Dominus corpus suum esse dicit, verbum est nutritorium animarum (1). Qu’est-ce à dire ceci, chrétiens; et quelle ressemblance a-t-il pu trouver entre le corps de notre Sauveur et la parole de son Evangile? Voici le fond de cette pensée : c’est que la Sagesse éternelle, qui est engendrée dans le sein du Père, s’est rendue sensible en deux sortes. Elle s’est rendue sensible en la chair qu’elle a prise au sein de Marie ; et elle se rend encore sensible par les Ecritures divines et par la parole de l’Evangile : tellement que nous pouvons dire que cette parole et ces Ecritures sont comme un second corps qu’elle prend, pour paraître encore à nos yeux. C’est là en effet que nous la voyons : ce Jésus, qui a conversé avec les apôtres, vit encore pour nous dans son Evangile, et il y répand encore pour notre salut la parole de vie éternelle.

Après cette belle doctrine, il est bien aisé de comprendre que la prédication des apôtres, soit qu’elle sorte toute vivante de la bouche de ces grands hommes, soit qu’elle coule dans leurs écrits pour y être portée aux âges suivants, ne doit rien avoir qui éclate. Car, mes Frères, n’entendez-vous pas, selon la pensée de saint Paul, que ce Jésus, qui nous doit paraître et dans sa chair et dans sa parole, veut être humble dans l’une et dans l’autre.

De là ce rapport admirable entre la personne de Jésus-Christ et la parole qu’il a inspirée. Lac est credentibus, cibas est intelligentibus. La chair qu’il a prise a été infirme, la parole qui le prêche est simple : nous adorons en notre Sauveur la bassesse mêlée avec la grandeur. Il en est ainsi de son Ecriture : tout y

1 In Matth., Commentar., n. 85.

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est grand et tout y esfc bas, tout y est riche et tout y est pauvre; et en l’Evangile, comme en Jésus-Christ, ce que l’on voit est faible et ce que l’on croit est divin. Il y a des lumières dans l’un et dans l’autre; mais ces lumières dans l’un et dans l’autre sont enveloppées de nuages : en Jésus par l’infirmité de la chair, et en l’Ecriture divine par la simplicité de la lettre. C’est ainsi que Jésus veut être prêché, et il dédaigne pour sa parole aussi bien que pour sa personne, tout ce que les hommes admirent.

N’attendez donc pas de l’Apôtre, ni qu’il vienne flatter les oreilles par des cadences harmonieuses, ni qu’il veuille charmer les esprits par de vaines curiosités. Ecoutez ce qu’il dit lui-même : « Nous prêchons une sagesse cachée; nous prêchons un Dieu crucifié. » Ne cherchons pas de vains ornements à ce Dieu, qui rejette tout l’éclat du monde. Si notre simplicité déplaît aux superbes, qu’ils sachent que nous craignons de leur plaire (a), que Jésus-Christ dédaigne leur faste insolent, et qu’il ne veut être connu que des humbles. Abaissons-nous donc à ces humbles; faisons-leur des prédications dont la bassesse tienne quelque chose de l’humiliation de la croix, et qui soient dignes de ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse.

C’est pour ces solides raisons que saint Paul rejette tous les artifices de la rhétorique. Son discours, bien loin de couler avec cette douceur agréable, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, paraît inégal et sans suite à ceux qui ne l’ont pas assez pénétré; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais, mes Frères, n’en rougissons pas. Le discours de l’Apôtre est simple, mais ses pensées sont toutes divines. S’il ignore la rhétorique, s’il méprise la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieu de tout; et son nom qu’il a toujours à la bouche, ses mystères qu’il traite si divinement, rendront sa simplicité toute-puissante. Il ira, cet ignorant dans l’art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l’étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs; et malgré la résistance du monde, il y établira plus d’églises que Platon n’y

(a) Var. : Nous voulons leur déplaire.

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a gagné de disciples par cette éloquence qu’on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l’Aréopage en l’école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes ; il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d’un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d’une lettre du style de Paul adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses harangues qu’elle a entendues de son Cicéron.

Et d’où vient cela, chrétiens? C’est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n’enseigne pas, et que Rome n’a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent, s’est répandue (a) et mêlée dans l’auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Epîtres une certaine vertu plus qu’humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu’elle captive les entendements; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu’on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine , cette force violente et impétueuse qu’il avait acquise aux montagnes d’où ses eaux sont précipitées (b) : ainsi cette vertu céleste, qui est contenue dans les Ecrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style conserve toute la vigueur qu’elle apporte du ciel, d’où elle descend.

C’est par cette vertu divine que la simplicité de l’Apôtre a assujetti toutes choses. Elle a renversé les idoles, établi la croix de Jésus, persuadé à un million d’hommes de mourir pour en défendre la gloire; enfin dans ses admirables Epîtres elle a expliqué de si grands secrets, qu’on a vu les plus sublimes esprits, après s’être exercés longtemps dans les plus hautes spéculations où pou-voit aller la philosophie, descendre de cette vaine hauteur, où ils se croyaient élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l’école de Jésus-Christ sous la discipline de Paul (c).

(a) Var. : Je ne sais quelle vertu secrète s’est répandue. — (b) D’où il tire sou origine. — (c) Note marg. : Elle a réprimé la fierté des Juifs, qui se glorifiaient trop insolemment des promesses faites à leurs pères; elle a dompté l’orgueil des Gentils, qui s’enflaient des fausses grandeurs de leur vaine philosophie ; elle a humilié les uns et les autres sous la grâce de Jésus-Christ et sous sa prédication éternelle ; elle a confondu l’audace obstinée des faux zélateurs de la loi, qui voulaient charger les fidèles de ses. dures obligations.

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Aimons donc, aimons, chrétiens, la simplicité de Jésus, aimons l’Evangile avec sa bassesse, aimons Paul dans son style rude et profitons d’un si grand exemple. Ne regardons pas les prédications comme un divertissement de l’esprit; n’exigeons pas des prédicateurs les agréments de la rhétorique , mais la doctrine des Ecritures. Que si notre délicatesse , si notre dégoût les contraint à chercher des ornements étrangers pour nous attirer par quelque moyen à l’Evangile du Sauveur Jésus, distinguons l’assaisonnement de la nourriture solide. Au milieu des discours qui plaisent, ne jugeons rien de digne de nous que les enseignements qui édifient; (a) et accoutumons-nous tellement à aimer Jésus-Christ tout seul dans la pureté naturelle de ses vérités toutes saintes, que nous voyions encore régner dans l’Eglise cette première simplicité quia fait dire au divin Apôtre : Cùm infirmor, tunc potens sum : « Je suis puissant, parce que je suis faible ; » mes discours sont forts, parce qu’ils sont simples; c’est leur simplicité innocente qui a confondu la sagesse humaine. Mais, grand Paul, ce n’est pas as-ez : la puissance vient au secours de la fausse sagesse ; je vois les persécuteurs qui s’élèvent. Après avoir fait des discours où votre simplicité persuade, il faut vous préparer aux combats où votre faiblesse triomphe ; c’est ma seconde partie.

SECOND  POINT.

C’est donc un décret de la Providence que , pour annoncer Jésus-Christ, les paroles ne suffisent pas : il faut quelque chose de plus violent pour persuader le monde  endurci. Il faut lui parler par des plaies, il faut l’émouvoir par du sang ; et c’est à force de souffrir, c’est par les supplices que la religion chrétienne doit vaincre sa dureté obstinée (b). C’est, Messieurs, cette vérité,

(a) Note marg. : Ne nous arrêtons pas aux discours qui plaisent, mais aux enseignements qui instruisent. — (b) C’est pourquoi Tertullien dit, et il le prouve par les exemples de l’ancienne et de la nouvelle alliance, que la foi est obligée au martyre : Talia primordia et exempta debitricem martyrii fidem ostendunt. « Quand la foi, dit-il, s’expose au  martyre, ne croyez  pas qu’elle fasse un présent; c’est une dette dont elle s’acquitte. » Puisqu’elle vient étonner le monde par la nouveauté de sa doctrine, troubler les esprits par sa hauteur, effrayer les sens par sa sévérité, qu’elle se prépare à combattre. Elle est obligée au martyre, parce qu’elle doit du sang : elle en doit au divin Sauveur qui nous a donné tout le sien; elle en doit aux vérités qu’elle prêche, qui méritent d’être confirmées par ce témoignage; elle en doit au monde r«’belle, qu’elle ne peut gagner que par ses souffrances.

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c’est cette force persuasive du sang épanché pour le Fils de Dieu, qu’il faut maintenant vous faire comprendre par l’exemple du divin Apôtre ; mais pour cela, remontons à la source.

Je suppose donc, chrétiens, qu’encore que la parole du Sauveur des âmes ait une efficace divine, toutefois sa force de persuader consiste principalement en son sang, et vous le pouvez aisément comprendre par l’histoire de son Evangile. Car qui ne sait que le Fils de Dieu , tant qu’il a prêché sur la terre, a toujours eu peu de sectateurs, et que ce n’est que depuis sa mort que les peuples ont couru à ce divin Maître? Quel est, Messieurs, ce nouveau miracle? Méprisé et abandonné pendant tout le cours de sa vie, il commence à régner après qu’il est mort. Ses paroles toutes divines, qui devaient lui attirer les respects des hommes, le font attacher à un bois infâme ; et l’ignominie de ce bois, qui devait couvrir ses disciples d’une confusion éternelle , fait adorer par tout l’univers les vérités de son Evangile. N’est-ce pas pour nous faire entendre! que sa croix, et non ses paroles, devaient émouvoir les cœurs endurcis, et que sa force de persuader était en son sang répandu et dans ses cruelles blessures ?

La raison d’un si grand mystère mériterait bien d’être pénétrée, si le sujet que j’ai à traiter me laissait assez de loisir pour la mettre ici dans son jour. Disons seulement en peu de paroles que le Fils de Dieu s’était incarné, afin de porter sa parole en deux endroits différents : il devait parler à la terre, et il devait encore parler au ciel (a). Il devait parlera la terre par ses divines

(a) Var.: Disons-en seulement ce mot, que notre Sauveur Jésus-Christ étant venu au monde pour s’humilier, tant qu’il y a eu quelque ignominie à laquelle il a pu descendre, la confusion l’a suivi partout : de là vient que tous ses mystères sont une chute continuelle. Il est tombé du ciel en la terre, de son trône dans une crèche, de la bassesse de sa naissance premièrement à l’obscurité, après aux afflictions de sa vie et de là enfin à sa mort honteuse. Mais c’était le terme ordonné où devaient finir ses bassesses Comme il ne pouvait descendre plus bas, c’est là qu’il a commencé à se relever; et cette course de ses abaissements étant achevée par sa croix, il a été couronné de gloire. Aussitôt son Père céleste a donné une efficace divine au sang qu’il avait répandu ; et pour honorer ce cher Fils il a changé l’instrument du plus infâme supplice en une machine céleste pour attirer à lui tous les cœurs.

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prédications ; mais il avait aussi à parler au ciel par l’effusion de son sang, qui devait fléchir sa rigueur en expiant les péchés du monde. C’est pourquoi l’apôtre saint Paul dit que « le sang du Sauveur Jésus crie bien mieux que celui d’Abel : » Meliùs clamantem quàm Abel (1) ; parce que le sang d’Abel demande vengeance, et le sang de notre Sauveur fait descendre la miséricorde. Jésus-Christ devait donc parler à son Père aussi bien qu’aux hommes, au ciel aussi bien qu’à la terre.

Mais il faut remarquer ici un secret de la Providence : c’est que c’était au ciel qu’il fallait parler, afin que la terre fût persuadée. Et cela, pour quelle raison? C’est que (a) la grâce divine, qui devait amollir les cœurs, devait être envoyée du ciel. Par exemple, vous avez beau semer votre grain sur cette terre toute desséchée ; vous recueillerez peu de fruit, si la pluie du ciel ne la rend féconde. Il en est à peu près de même dans la vérité que je vous explique. Lorsque mon Sauveur a parlé aux hommes, il a seulement semé sur la terre, et cette terre ingrate et stérile lui a donné peu de sectateurs : il faut donc maintenant qu’il parle à son Père ; il faut que se tournant du côté du ciel, il y porte la voix de son sang. C’est alors, Messieurs, c’est alors que la grâce tombant avec abondance, notre terre donnera son fruit : alors le ciel apaisé persuadera aisément les hommes, et la parole qu’il a semée fructifiera par tout l’univers. De là vient qu’il a dit lui-même : Quand j’aurai été élevé de terre, quand j’aurai été mis en croix, quand j’aurai répandu mon sang, je tirerai à moi toutes choses : Omnia traham ad meipsum (2); nous montrant par cette parole que sa force était en sa croix, et que son sang lui devait attirer le monde.

Cette vérité étant supposée, je ne m’étonne pas, chrétiens, que l’Eglise soit établie par le moyen des persécutions. Donnez du sang, bienheureux Apôtre (b) ; votre Maître lui donnera une

1 Hebr., XII, 24. — 2 Joan., XII, 32.

(a) Var. : Et la raison en est évidente parce que… — (b) Donnez-en, martyrs invincibles : ce sang répandu pour le Fils de Dieu est une semence divine qui fera naître des chrétiens par tout l’univers : Semen est sanguis Christianorum.

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voix capable d’émouvoir le ciel et la terre. Puisqu’il vous a enseigné que sa force consiste en sa croix, portez-la par toute la terre, cette croix victorieuse et toute-puissante ; mais ne la portez pas imprimée sur des marbres inanimés, ni sur des métaux insensibles ; portez-la sur votre corps même et abandonnez-le aux tyrans (a), afin que leur fureur y puisse graver une image vive et naturelle de Jésus-Christ crucifié.

C’est ce qu’il va bientôt entreprendre : il ira par toute la terre. Chrétiens, pour quelle raison? C’est afin, nous dit-il lui-même, « c’est afin de porter partout la mort et la croix de Jésus imprimée en son propre corps : » Mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes (1); et c’est peut-être pour cette raison qu’il a dit ces belles paroles, écrivant aux Colossiens : Adimpleo ea quae desunt passionum Christi (2) : « Je veux, dit-il, accomplir ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ. » Que nous dites-vous, ô grand Paul? Peut-il donc manquer quelque chose au prix et à la valeur infinie des souffrances de votre Maître? Non, ce n’est pas là sa pensée. Ce grand homme n’ignore pas que rien ne manque à leur dignité ; mais ce qui leur manque, dit-il, c’est que Jésus n’a souffert qu’en Jérusalem; et comme sa force est toute en sa croix, il faut qu’il souffre par tout le monde, afin d’attirer tout le monde. C’est ce que l’Apôtre voulait accomplir. Les Juifs ont vu la croix de son Maître; il la veut montrer aux Gentils, dont il est le Prédicateur. Il va donc dans cette pensée du levant (b) jusqu’au couchant, de Jérusalem jusqu’à Rome, poitant partout sur lui- même la croix de Jésus et accomplissant ses souffrances, trouvant partout de nouveaux supplices, faisant partout de nouveaux fidèles, et remplissant tant de nations de son sang et de l’Evangile.

Mais je ne croirais pas, chrétiens, m’être acquitté de ce que je dois à la gloire de ce grand Apôtre, si parmi tant de grands

1 II Cor., IV, 10. — 2 Coloss., I, 24.

(a) Var. : Chaste et innocente victime, abandonnez-le.— (b) Ils la verront gravée sur sa chair si souvent déchirée pour le Fils de Dieu et pour la gloire de son Evangile. Il faut que ce même Jésus qu’il a persécuté autrefois en la personne disciples, soit persécuté en la sienne : le sang des martyrs l’a gagné, et son sang gagnera les antres. Animé de cette pensée, il va du levant jusqu’au couchant, de Jérusalem jusqu’à Rome; il vole de pays en pays, portant partout…

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exemples que nous donne sa belle vie, je ne choisissois quelque action illustre, où vous puissiez voir en particulier combien ses souffrances sont persuasives (a). Considérez donc ce grand homme fouetté à Philippes par main de bourreau (1) pour y avoir prêché Jésus-Christ, puis jeté dans l’obscurité d’un cachot, ayant les pieds serrés dans du bois qui était entr’ouvert par force et les pressait ensuite avec violence ; qui cependant triomphant de joie de sentir si vivement en lui-même (b) la sanglante impression de la croix, avec Silas son cher compagnon rompait le silence de la nuit, en offrant à Dieu d’une âme contente des louanges pour ses supplices, des actions de grâces pour ses blessures. Voilà comme il porte la croix du Sauveur (c) ; et aussi dans ce même temps le Sauveur lui veut faire voir une merveilleuse représentation de ce qui s’est fait à la sienne. Là du sang, et ici du sang; là, Messieurs, « la terre a tremblé (2), » et ici elle tremble encore: Terrœ motus factus es magnus (3) : là les tombeaux ont été ouverts, qui sont comme les prisons des morts, et des morts sont ressuscités (4) ; ici les prisons sont ouvertes, qui sont les tombeaux obscurs des hommes vivants : Aperta sunt omnia ostia (5) : et pour achever cette ressemblance, là celui qui garde la croix du Sauveur le reconnaît pour le Fils de Dieu : Verè Filius Dei erat iste (6); et ici celui qui garde saint Paul se jette aussitôt à ses pieds, procidit ad pedes (7), et se soumet à son Evangile. Que ferai-je, dit-il, pour être sauvé? Quid me oportet facere, ut salvus fiam (8) ? il lave premièrement les plaies de l’Apôtre : l’Apôtre après lavera les siennes par la grâce du saint baptême ; et ce bienheureux geôlier se prépare à cette eau céleste en essuyant le sang de l’Apôtre, qui lui inspire l’amour de la croix et l’esprit du christianisme.

Vous voyez déjà, chrétiens, ce que peut la croix de Jésus imprimée sur le corps de Paul ; mais renouvelez vos attentions pour voir la suite de cette aventure, qui vous le montrera d’une

1 Act., XVI, 23 et seq. — 2 Matth., XXVII, 51. — 3 Act., XVI, 26. — 4 Matth., XXVII, 52. — 5 Act., XVI, 26. — 6 Matth., XXVII, 54. — 7 Act., XVI, 29. — 8 Ibid., 30.

(a) Var. : Que sa force est dans ses souffrances, — que ses souffrances attirent les peuples — (b) Sur son corps. — (c) Quel exemple de patience! et vos cœurs ne sont-ils pas attendris par la vue d un si beau spectacle?

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manière bien plus admirable. Que fera le divin Apôtre sortant des prisons de Philippes? Qu’il vous le dise de sa propre bouche, dans une lettre qu’il a écrite aux habitants de Thessalonique : « Vous savez, leur dit-il, mes Frères, quelle a été notre entrée chez vous, et qu’elle n’a pas été inutile : » Quia non inanis fuit (1). Pour quelle raison, chrétiens, son abord à Thessalonique n’a-t-il pas été inutile? Vous serez surpris de l’apprendre: « C’est, dit-il, qu’ayant été tourmentés et traités indignement à Philippes, cela nous a donné l’assurance de vous annoncer l’Evangile : » Sed antè passi et contumeliis affecti, sicut scitis, in Philippis, fiduciam habuimus in Deo nostro loqui ad vos Evangelium Dei (2).

Quand je considère, Messieurs, ces paroles du divin Apôtre, j’avoue que je ne suis plus à moi-même, et je ne puis assez admirer l’esprit céleste qui le possédait. Car quel est le victorieux dont le cœur puisse être autant excité par l’image glorieuse et tranquille de la victoire tout nouvellement remportée, que le grand Paul est encouragé par le souvenir des souffrances dont il porte encore les marques, dont il sent encore les vives atteintes ? Son entrée sera fructueuse, parce qu’elle est précédée par de grands tourments; il prêchera avec confiance, parce qu’il a beaucoup enduré (a) ; et si nous savons pénétrer tout le sens de cette parole, nous devons croire que le grand Apôtre sortant des prisons de Philippes exhortait (b) par cette pensée les compagnons de son ministère: Allons, mes Frères, à Thessalonique; notre entrée n’y sera pas inutile, puisque nous avons déjà tant souffert; nous avons assez répandu de sang, pour oser entreprendre quelque grand dessein. Allons donc en cette ville célèbre; faisons-y profiter (c) ce sang répandu ; portons-y la croix de Jésus récemment imprimée sur nous par nos plaies encore toutes fraîches, et que ces nouvelles blessures donnent au Sauveur de nouveaux disciples. Il y vole dans cette espérance et son attente n’est pas frustrée.

1 I Thess., II, 1. — 2 Ibid., 2.

(a) Var. : Et, Messieurs, n’en soyez pas étonnés : comme il met sa force en la croix et sa puissance dans l’infirmité, ses coups lui tiennent lieu de victoire et les peines qu’il a souffertes lui assurent un succès heureux. C’est pourquoi il dit ces beaux mots : Nous avons prêché avec confiance, parce que nous avons beaucoup enduré. — (b) Excitait. — (c) Parler.

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Mais pourquoi m’arrêter, Messieurs, à vous raconter le fruit qu’il a fait dans la ville de Thessalonique? Il en est de même de toutes les autres qu’il éclaire par sa doctrine, et qu’il attire (a) par ses souffrances. Il court ainsi par toute la terre, portant partout la croix de Jésus, toujours menacé, toujours poursuivi avec une fureur implacable ; sans repos durant trente années, il passe d’un travail à un autre et trouve partout de nouveaux périls; des naufrages dans ses voyages de mer, des embûches dans ceux de terre ; de la haine parmi les Gentils, de la rage parmi les Juifs ; des calomniateurs dans tous les tribunaux, des supplices dans toutes les villes ; dans l’Eglise même et dans sa maison des faux frères qui le trahissent : tantôt lapidé et laissé pour mort, tantôt battu outrageusement et presque déchiré par le peuple ; il meurt tous les jours pour le Fils de Dieu: Quotidie morior (1); et il marque l’ordre de ses voyages par les traces du sang qu’il répand et par les peuples qu’il convertit. Car il joint toujours l’un et l’autre : si bien que nous lui pouvons appliquer ces beaux mots de Tertullien (b) : « Ses blessures font ses conquêtes ; il ne reçoit pas plutôt une plaie qu’il la couvre par une couronne; aussitôt qu’il verse du sang, il acquiert de nouvelles palmes; il remporte plus de victoires qu’il ne souffre de violences : « Coronà promit vulnera, palmà sanguinem obscurat, plus victoriarum est quàm injuriarum (2).

C’est pourquoi le Sauveur Jésus voulant encore abattre à ses pieds l’impérieuse majesté de Rome, il y conduit enfin le divin Apôtre comme le plus illustre de ses capitaines. Mais, mes Frères, il faut plus de sang pour fonder cette illustre Eglise, qui doit être la mère des autres : saint Paul y donnera tout le sien ; aussi y trouvera-t-il un persécuteur qui ne le sait pas répandre à demi,

1 I Cor., XV, 31. — Scorp., n. 6.

(a) Var. : Qu’il gagne. — (b) Que vous sert donc, ô persécuteurs, de le poursuivre avec tant de haine? Vous avancez l’ouvrage de Paul, lorsque vous pensez le détruire. Car deux choses lui sont nécessaires pour gagner les nations infidèles : des paroles pour les instruire et du sang pour les émouvoir. Il peut leur donner ses instructions par la seule force de sa charité, mais il ne peut leur donner du sang si ou ne le tire par quelque supplice : si bien que votre fureur lui est nécessaire. Vous lui donnez le moyen de vaincre en lui donnant celui de souffrir. Ses blessures fout ses conquêtes, et nous pouvons dire de lui ces beaux mots de Tertullien…

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je veux dire le cruel Néron, qui ajoutera le comble à ses crimes en faisant mourir cet Apôtre.

Vous raconterai-je, Messieurs, combien son sang se multipliera, quelle suite de chrétiens sa fécondité fera naître, combien il animera de martyrs et avec quelle force il affermira cet empire spirituel qui se doit établir à Rome, plus illustre que celui des Césars ? Mais quand est-ce que j’achèverai, si j’entreprends de vous rapporter toutes les grandeurs de l’Apôtre? J’en ai dit assez, chrétiens, pour nous inspirer l’amour de la croix, si notre extrême délicatesse ne nous la rendait odieuse. O croix, qui donnez la victoire à Paul, et dont la faiblesse le rend tout-puissant, notre siècle délicieux ne peut souffrir votre dureté ! Personne ne veut dire avec l’Apôtre : « Je ne me plais que dans mes souffrances, et je ne suis fort que dans mes faiblesses. » Nous voulons être puissants dans le monde, c’est pourquoi nous sommes faibles selon Jésus Christ ; et l’amour de la croix de Jésus étant éteint parmi les fidèles, toute la force chrétienne s’est évanouie. Mais, mes Frères, je ne puis vous dire ce que je pense sur ce beau sujet. Le grand Paul me rappelle encore : après avoir vu les faiblesses que la croix lui a fait sentir, il faut achever ce discours en considérant les infirmités que la charité lui inspire dans le gouvernement ecclésiastique (a) .

TROISIÈME POINT.

Le pourrez-vous croire, Messieurs, que l’Eglise de Jésus-Christ se gouverne par la faiblesse; que l’autorité des pasteurs soit appuyée sur l’infirmité; que le grand apôtre saint Paul, qui commande avec tant d’empire, qui menace si hautement les opiniâtres, qui juge souverainement les pécheurs, enfin qui fait valoir avec tant de force la dignité de son ministère, soit infirme parmi les fidèles et que ce soit une divine faiblesse qui le rende puissant dans l’Eglise? Cela vous paraît peut-être incroyable; cependant

(a) Var. : Mais si nous ne pouvons imiter cette fermeté de l’Apôtre, imitons du moins sa tendresse ; si nous ne pouvons pas dire avec saint Paul : «Je ne me plais que dans mes souffrances; » lâchons, mes Frères, de dire avec lui : Quis infirmâtur et ego non infirmor ? « Qui est infirme sans que je le sois?» Je me rends infirme avec les infirmes. Imprimons en nos cœurs ces infirmités bienheureuses, que la charité lui inspire. C’est ma dernière partie, que je donne toute à l’instruction.

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c’est une doctrine que lui-même nous a enseignée, et qu’il faut vous expliquer en peu de paroles.

Pour cela vous devez entendre que l’empire spirituel que le Fils de Dieu donne à son Eglise, n’est pas semblable à celui des rois. Il n’a pas cette majesté terrible ; il n’a pas ce faste dédaigneux, ni ce superbe esprit de grandeur dont sont enflés les princes du monde». « Les rois des nations les dominent, dit le Fils de Dieu dans son Evangile, mais il n’en est pas ainsi parmi vous, où le plus grand doit être le moindre et où le premier est le serviteur (1). »

Le fondement de cette doctrine, c’est que cet empire divin est fondé (a) sur la charité. Car, mes Frères, cette charité peut prendre toutes sortes de formes. C’est elle qui commande dans les pasteurs, c’est elle qui obéit dans les peuples: mais soit qu’elle commande, soit qu’elle obéisse, elle retient toujours ses qualités propres; elle demeure toujours charité, toujours douce, toujours patiente, toujours tendre et compatissante, jamais fière ni impérieuse (b).

Le gouvernement ecclésiastique, qui est appuyé sur la charité, n’a donc rien d’altier ni de violent (c) : son commandement est modeste, son autorité est douce et paisible. Ce n’est pas une domination qu’elle exerce : Dominantur, vos autem non sic; c’est un ministère dont elle s’acquitte, c’est une économie qu’elle ménage par la sage dispensation de la charité fraternelle (d).

Mais cette charité ecclésiastique, qui conduit le peuple de Dieu, passe encore beaucoup plus loin. Au lieu de s’élever orgueilleusement pour faire valoir son autorité, elle croit que pour gouverner il faut qu’elle s’abaisse, qu’elle s’affaiblisse, qu’elle se rende infirme elle-même, afin de porter les infirmes. Car Jésus-Christ son original, en venant régner sur les hommes, a voulu prendre

1 Luc., XXII, 25, 26.

(a) Var. : Etabli. — (b) Ni ambitieuse.—(c) Ni de dédaigneux. — (d) C’est une dispensation charitable, une servitude honorable. Mais le caractère particulier de cette charité ecclésiastique qui gouverne dans les pasteurs, c’est qu’elle ne s’élève pas orgueilleusement au-dessus des troupeaux qui lui sont commis ; mais plutôt elle descend jusqu’à eux pour les gouverner, elle s’abaisse à leurs pieds. Car elle imite le Fils de Dieu qui venant régner sur son peuple, a voulu prendre ses infirmités. Il ne veut pas régner par la crainte, parce qu’il veut régner sur les cœurs, qu’il les veut gagner par la charité; c’est pourquoi il est venu pour servir. Ainsi les pasteurs du peuple fidèle doivent se revêtir de ses infirmités.

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leurs infirmités : ainsi les apôtres, ainsi les pasteurs doivent se revêtir des faiblesses des troupeaux commis à leur vigilance, afin que de même que le Fils de Dieu est un Pontife compatissant, qui ressent nos infirmités, ainsi les pasteurs du peuple fidèle sentent les faiblesses de leurs frères, et portent leurs infirmités en les partageant. C’est pourquoi le divin Apôtre, plein de cet esprit ecclésiastique , croit établir son autorité en se faisant infirme aux infirmes et se rendant serviteur de tous (1).

Mais voulez-vous voir, chrétiens, dans un exemple particulier jusqu’à quel point cet homme admirable ressent les infirmités de ses frères, représentez-vous ses fatigues, ses voyages, ses inquiétudes, ses peines pour résister à tant d’ennemis, ses soins pour enseigner tant de peuples, ses veilles pour gouverner tant d’églises : cependant accablé de tous ces travaux, il s’impose encore lui-même la nécessité de gagner sa vie à la sueur de son corps : Operantes manibus nostris (2).

Que l’ancienne Rome ne me vante plus ses dictateurs pris à la charrue, qui ne quittaient leur commandement que pour retourner à leur labourage: je vois quelque chose de plus merveilleux en la personne de mon grand Apôtre, qui même au milieu de ses fonctions non moins augustes que laborieuses, renonce volontairement aux droits de sa charge ; et refusant de tous les fidèles la paie honorable qui était si bien due à son ministère, ne veut tirer que de ses propres mains ce qui est nécessaire pour sa subsistance.

Cela, mes Frères, venait d’un esprit infiniment au-dessus du monde ; mais vous l’admirerez beaucoup davantage, si vous pénétrez le motif de cette action glorieuse. Ecoutez donc ces belles paroles de l’admirable saint Augustin, par lesquelles il entre si bien dans les sentiments du grand Paul : Infirmorum periculis, ne falsis suspicionibus agitati odissent quasi venale Evangelium, tanquàm paternis maternisque visceribus tremefactus hoc fecit (3). Qui vous oblige, ô divin Apôtre, à travailler ainsi de vos mains? « C’est à cause, dit saint Augustin, qu’ayant une tendresse plus que maternelle pour les peuples qui lui sont commis, il tremble

1 I Cor., IX, 22. — 2 Ibid., IV, 12. — 3 S. August., De opere Monach., n. 13.

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pour les périls des infirmes, qui agités par de faux soupçons, pourraient peut-être haïr l’Evangile en s’imaginant que l’Apôtre le prêchait pour son intérêt. » Quelle charité de saint Paul ! Ce qu’il craint, ce n’est qu’un soupçon, et un soupçon mal fondé, et un soupçon qu’il eût démenti par toute la suite de sa vie céleste, si épurée des sentiments de la terre : toutefois ce soupçon fait trembler l’Apôtre, il déchire ses entrailles plus que maternelles (a) ; ce grand homme, pour éviter ce soupçon, veut bien veiller nuit et jour et ajouter le travail des mains à toutes ses autres fatigues.

Qui pourrait donc assez expliquer combien vivement il sentait toutes les infirmités des fidèles ? Celui qui tremblait pour un seul soupçon et qu’une ombre de mal épouvantait, en quel état était-il, mes Frères, quelle était son inquiétude, quand il voyait des maux véritables, des scandales parmi les fidèles, des péchés publics ou particuliers! Que ne puis-je entrer dans ce cœur tout ardent des flammes de la charité fraternelle, pour y voir de quel sentiment le grand Paul disait ces beaux mots : « Qui est infirme parmi les fidèles, sans que je sois infirme avec lui? Et qui peut les scandaliser, sans que je sois moi-même brûlé de douleur? » Quis infirmatur, et ego non infirmor? Quis scandalizatur, et ego non uror (1)?

Arrêtons ici, chrétiens, et que la méditation d’un si grand exemple fasse le fruit de tout ce discours. Car quelle âme de fer et de bronze ne se sentirait attendrie par les saintes infirmités que la charité inspire à l’Apôtre ? Voyait-il un membre affligé , il ressentait toute sa douleur. Voyait-il des simples et des ignorants, il descendait du troisième ciel pour leur donner un lait maternel et bégayer avec ces enfants. Voyait-il des pécheurs touchés, le saint Apôtre pleurait avec eux pour participer à leur pénitence. En voyait-il d’endurcis, il pleurait encore leur aveuglement. Partout où l’on frappait un fidèle, il se sentait aussitôt frappé ; et la douleur passant jusqu’à lui parla sainte correspondance de la charité fraternelle, il s’écriait aussitôt, comme blessé et ensanglanté : Quis infirmatur, et ego non infirmor? « Qui est infirme sans que je le

1 II Cor., XI, 29.

(a) Var. : Ses entrailles sont émues.

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sois? Je suis brûlé intérieurement, quand quelqu’un est scandalisé. » Si bien qu’en considérant ce saint homme répandant ses lumières par toute l’Eglise, recevant de tous côtés des atteintes de tous les membres affligés, je me le représente souvent comme le cœur de ce corps mystique; et de même que tous les membres, comme ils tirent du cœur toute leur vertu, lui font aussi promptement sentir par une secrète communication tous les maux dont ils sont atteints (a), comme s’ils voulaient l’avertir de l’assistance dont ils ont besoin : ainsi tous les maux qui sont dans l’Eglise se réfléchissent sur le saint Apôtre, pour solliciter sa charité attendrie d’aller au secours des infirmes : Quis infirmatur et ego non infirmor ?

Mais je passe encore plus loin , et j’apprends de saint Chrysostome qu’il n’est pas seulement le cœur de l’Eglise, « mais qu’il s’afflige pour tous les membres, comme si lui seul était toute l’Eglise : » Tanquàm ipse universa orbis Ecclesia esset, sic pro membris singulis discruciabatur (1). Que ne me reste-t-il assez de loisir pour entrer au fond de cette pensée et pour vous montrer, chrétiens, cette étendue de la charité qui ne permet pas à saint Paul de se resserrer en lui-même, qui le répand dans toute l’Eglise, qui le mêle avec tous les membres, qui fait qu’il vit et qu’il souffre en eux : Tanquàm ipse universa orbis Ecclesia esset, sic pro membris singulis discruciabatur. C’est là, c’est là, si nous l’entendons, le comble des infirmités de l’Apôtre.

Grand Paul, permettez-moi de le dire, j’ai médité toute votre vie, j’ai considéré vos infirmités au milieu des persécutions ; mais je ne craindrai pas d’assurer qu’elles ne sont pas comparables à celles qui sont attirées sur vous par la charité fraternelle. Dans vos persécutions vous ne portiez que vos propres faiblesses ; ici vous êtes chargé de celles des autres : dans vos persécutions vous souffriez par vos ennemis ; ici vous souffrez par vos frères , dont tous les besoins et tous les périls ne vous laissent pas respirer : dans vos persécutions votre charité vous fortifiait et vous soutenait contre les attaques ; ici c’est votre charité qui vous accable :

1 In Epist. Il ad Cor., hom. XXV, n. 2.

(a)   Var. : Attaqués.

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dans vos persécutions vous ne pouviez être combattu que d’un seul endroit, dans un même temps; ici tout le monde ensemble vient fondre sur vous, et vous devez en soutenir le faix.

C’est donc ici l’accomplissement de toutes ces divines faiblesses dont l’Apôtre se glorifie, et c’est ici qu’il s’écrie avec plus de joie : Cùm infirmor, tunc potens sum : « Je ne suis puissant que dans ma faiblesse. » Car quelle est la force de Paul, qui se fait infirme volontairement afin de porter les infirmes ; qui partage avec eux leurs infirmités, afin de les aider à les soutenir; qui s’abaisse jusqu’à terre par la charité, pour les mettre sur ses épaules et les élever avec lui au ciel ; qui se fait esclave d’eux tous , pour les gagner tous à son Maître? N’est-ce pas là gouverner l’Eglise d’une manière digne d’un Apôtre? N’est-ce pas imiter Jésus-Christ lui-même, dont le trouble nous affermit et dont les infirmités nous guérissent ?

Ne voulez-vous pas, chrétiens, imiter un si grand exemple ? Que d’infirmes à supporter, que d’ignorants à instruire, que de pauvres à soulager dans l’Eglise ! Mon Frère, excitez votre zèle : cet homme qui vous hait depuis tant d’années, c’est un infirme qu’il vous faut guérir. — Mais sa haine est invétérée : — donc son infirmité est plus dangereuse. — Mais il vous a, dites-vous, maltraité souvent par des injures et par des outrages : — soutenez son infirmité, tout le mal est tombé sur lui; ayez pitié du mal qu’il s’est fait, et oubliez celui qu’il a voulu vous faire. Courez à ce pécheur endurci; réchauffez et rallumez sa charité éteinte; tendez-lui les bras, ouvrez-lui le cœur, tâchez de gagner votre frère.

Mais jetez encore les yeux sur les nécessités temporelles de tant de pauvres qui crient après vous. Ne semble-t-il pas que la Providence ait voulu les unir ensemble dans cet hôpital merveilleux, afin que leur voix fût plus forte et qu’ils pussent plus aisément émouvoir vos cœurs ? Ne voulez-vous pas les entendre et vous joindre à tant d’âmes saintes, qui conduites par vos pasteurs courent au soulagement de ces misérables? Allez à ces infirmes mes Frères, faites-vous infirmes avec eux, sentez en vous-mêmes leurs infirmités et participez à leur misère. Souffrez premièrement avec eux; et ensuite soulagez-vous avec eux, en répandant abondamment vos aumônes. Portez ces faibles et ces impuissants; et ces faibles et ces impuissants vous porteront après jusqu’au ciel. Amen.