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Discours de réception de Valéry à l’Académie française, contournant le traditionnel éloge du prédécesseur (Anatole France)

par admin, juin, 2010

Réception de M. Paul Valéry

DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 23 juin 1927

PARIS

 

M. Paul Valéry, ayant été élu par l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Anatole France, y est venu prendre séance le 23 juin 1927, et a prononcé le discours qui suit :

Messieurs,

Les premiers mots qu’on vous adresse sont toujours d’une vérité particulière. Il est bien remarquable qu’un discours dicté par l’usage, un remerciement de cérémonie qui pourrait se réduire à une apparence gracieuse engendre nécessairement dans celui qui parle le même sentiment qu’il vous exprime, et un état de pure et parfaite sincérité. En ce point singulier d’une existence où l’on paraît un instant devant votre Compagnie, avant que de s’y confondre, toutes nos raisons d’être modestes, qui sont assez souvent paresseuses et profondément retirées, se font vives et puissantes. Nous sommes inspirés d’être pour nous plus sévères et plus difficiles que ne le fut l’Académie. Notre poids nous semble léger. Nos ouvrages nous sont une pincée de cendres ; et sur le seuil de votre audience, éprouvant invinciblement ce que l’on doit à votre faveur, on éprouve ce que l’on est et l’on se dit que tout arrive.
Vous m’avez facilement accordé de prendre parmi vous une ces places si honorables que tant d’hommes du premier ordre ont dû longuement désirer, et qu’il n’est pas sans exemple qu’avec tous les mérites du monde quelques-uns des plus grands aient attendue toute leur vie. Il ne serait pas humain, messieurs, que cette réflexion inévitable ne produisît en moi je ne sais quelle comparaison   des destinées. Le passé saisit le présent, et je me sens environné d’une foule d’ombres que je ne puis écarter de mon discours. Les morts n’ont plus que les vivants pour ressource. Nos pensées sont pour eux les seuls chemins du jour. Eux qui nous ont tant appris, eux qui semblent s’être effacés pour nous et nous avoir abandonné toutes leurs chances, il est juste et digne de nous qu’ils soient pieusement accueillis dans nos mémoires et qu’ils boivent un peu de vie dans nos paroles. Il est juste et naturel que je sois à présent sollicité de mes souvenirs et que mon esprit se sente assisté d’une troupe mystérieuse de compagnons et -de maîtres disparus dont les encouragements et les lumières que j’en ai reçus m’ont conduit insensiblement devant vous. Je dois à bien des morts d’être tel que vous ayez pu me choisir ; et à l’amitié je dois presque tout.
Parmi tant de chers et tant d’admirables absents dont la présence m’est si certaine, vous ne serez point étonnés que je distingue ici la figure charmante et grave de votre confrère très aimé, M. René Boylesve, l’un de ceux de l’Académie qui m’ont persuadé qu’il fallait songer à vous joindre, et qui se sont intéressés, avec une efficace évidente, à disposer pour moi vos esprits et à me préparer ce jour même.
Entre Boylesve et moi, il arrivait assez souvent que l’on s’entretînt de nos commencements littéraires. Nous unissions nos réminiscences diverses du temps où nous nous étions rencontrés. Nos admirations primitives, nos idéaux, nos grands hommes, nos sujets de merveille et d’amour, s’étaient trouvés assez différents, car Boylesve, toujours, fut un sage. Nous revenions avec amitié sur nos anciennes différences, comme jadis, avec amitié, nous les avions reconnues. Mais nous nous accordions enfin, selon l’usage éternel des personnes qui se font moins jeunes, dans le regret des jours consumés. Quoique rien ne soit plus ordinaire, toutefois il ne fut jamais plus raisonnable de gémir sur ce qui n’est plus. C’est que le temps de notre jeunesse et celui de notre vigueur ne s’est pas évanoui insensiblement et par une altération imperceptible, il a péri d’une mort violente ; il ne peut plus s’apercevoir qu’au travers d’immenses événements. Le monde au sein duquel nous nous sommes formés à la vie et à la pensée est un monde foudroyé. Nous vivons comme nous pouvons dans le désordre de ces ruines, ruines elles-mêmes inachevées, ruines qui menacent ruine, et qui nous entourent de circonstances pesantes et formidables, au milieu desquelles le visage pâlissant du passé nous apparaît plus doux et plus délicieux que si le cours indivisible des choses n’eût fait que nous ravir paisiblement quelques dizaines d’années.
Au sortir d’une crise si violente, après un si grand bouleversement et une tension si prolongée des esprits, la littérature s’est faite bien différente de ce qu’elle fut. On trouvait autour de soi, vers 1890, une disposition tout autre et beaucoup plus simple des ambitions et des pensées. Ce peuple d’écrivains qui dresse et agite devant chaque époque une quantité de miroirs divergents n’a plus les mêmes coutumes ni la même constitution qu’il avait. On observait alors une variété de confessions et de sectes plus nettement séparées qu’il ne s’en trouve aujourd’hui. L’adolescent qui s’essayait aux lettres et qui s’égarait tout d’abord, quelque peu ébloui d’œuvres et d’idées, ne tardait pas à discerner les partis et les doctrines qui se divisaient le présent ou se disputaient l’avenir. Bientôt, sur les degrés de l’amphithéâtre intellectuel qui s’élève de l’obscurité jusqu’à la gloire, il pouvait aisément choisir le côté de ses préférences. Toutes les factions de la politique littéraire avaient alors leurs quartiers généraux et leurs places d’armes. Il y avait encore deux rives à la Seine ; sur ces bords ennemis, les salons dissertaient, les cafés résonnaient, quelques ateliers bouillonnaient du mélange écumant des arts. Même un grenier devint illustre et le seul grenier au monde capable d’une telle fécondité ; il enfanta une Académie excellente qui s’accorde aimablement avec son aînée, et dont il vous plaira, messieurs, que je salue les gloires et les talents au passage.
Je ne vois pas à présent d’aussi claires catégories qu’il s’en voyait au temps de notre ingénuité. Les volontés et les systèmes s’opposaient plus exactement. Toute la nation littéraire s’ordonnait en un petit nombre de tribus selon les lois naïves des contrastes que l’on croyait exister entre l’art et la nature, le beau et le vrai, la pensée et la vie, le vieux et le neuf. Chacune de ces tribus avait son chef incontestable, je veux dire qui n’était contesté que par quelqu’un du même drapeau.
Le naturalisme triomphait sous Émile Zola. Autour de la noble figure de Leconte de Lisle rimaient exactement les poètes du Parnasse. On remarquait aussi, souriants ou pensifs, un petit groupe de grande influence, philosophes ou moralistes, dont les uns plutôt sévères et même soucieux, les autres qui se faisaient de l’ironie une méthode universelle, jugeaient, disséquaient ou raillaient toutes choses divines et humaines.
Je crois bien que de ces auteurs idéologues, critiques, théoriciens, humanistes, nourris de philologie, d’histoire et d’exégèse, qui se réclamaient des grands noms de Renan et de Taine, il n’en est point que la Compagnie n’ait accueilli dans ses fauteuils.
Zola, Leconte de Lisle, Taine ou Renan, il suffisait alors de quelques noms pour s’y reconnaître assez vite dans la mêlée des doctrines et des personnes. C’est en quoi de grands hommes sont fort utiles. Comme les noms illustres s’inscrivent au coin des rues et nous enseignent où nous sommes, ils s’inscrivent aussi aux carrefours et aux points multiples de notre mémoire intellectuelle. La gloire cesse d’être vaine, la gloire sert à quelque chose si elle consiste à devenir symbole et convention commode dans les esprits.
Mais ces écoles triomphantes, ces constellations d’écrivains si hautes sur l’horizon, commençaient à manquer dans leur triomphe des forces qu’elles avaient consumées pour l’obtenir. Leurs vertus et leurs arguments s’épuisaient, car il n’est guère de vertus que combatives : qui gagne, les perd. Et quant à nos arguments, ce ne sont, pour la plupart, que des armes de jet qui ne peuvent servir deux fois. Le naturalisme et le Parnasse étant au plus haut période, ils devenaient la proie passive de l’inertie ; ils se trouvaient sans le savoir dans toute la faiblesse des apogées. Un jeune homme tenté par les lettres ne pouvait douter (c’eût été douter de soi-même) qu’il ne se préparât dans les têtes les plus actives de son âge, je ne sais quelles nouveautés extraordinaires. La jeunesse prophétise par son existence même, étant ce qui sera.
On commençait de saisir dans l’air intellectuel la rumeur d’une diversité de voix surprenantes et de chansons encore inouïes, le murmure d’une forêt très mystérieuse dont les frémissements, les échos, et parfois les ricanements pleins de présages et de menaces inquiétaient vaguement, persiflaient nettement les puissances du jour qu’ils pénétraient peu à peu d’une sourde persuasion de leur ruine. Les lacunes et les vices de ce qui existe nous sont merveilleusement sensibles à l’âge où nous-mêmes nous n’existons presque pas encore. Une foule de publications éphémères, de libelles singuliers, d’opuscules, où l’œil, l’oreille, l’esprit trouvaient des surprises extrêmes, paraissaient et disparaissaient. Des groupes naissaient, mouraient, renaissaient, s’absorbaient l’un l’autre, ou se divisaient à chaque instant, témoignant d’une vitalité océanique dans les profondeurs de la littérature imminente. Je ne dissimulerai pas que le plaisir de rompre avec la coutume, l’intention parfois de choquer, n’étaient pas absents de toutes les âmes. On assumait assez volontiers le rôle de démons littéraires tout occupés dans leurs ténèbres de tourmenter le langage commun, de torturer le vers, de lui arracher ses belles rimes ou ses majuscules initiales, de l’étirer jusqu’à des longueurs démesurées, de pervertir ses mœurs régulières, de l’enivrer de sonorités inattendues.
Mais si sévèrement que l’on ait pu jadis apprécier ces attentats, ces étranges sévices, il faut prendre garde qu’ils répondaient à quelque nécessité. Les hommes n’inventent rien qu’ils n’y soient contraints par les circonstances. Les damnations ne sont que des expédients qui répondent à des expédients. Elles n’émanent que de juges extérieurs qui ne sentent pas ce que nous sentons. La sévérité est nécessairement superficielle.
Comment eussions-nous pu n’être pas habités de l’esprit de notre temps, de cet esprit d’un temps si fertile en découvertes, si audacieux dans ses entreprises, où l’on a vu la science passer à l’action, l’attitude contemplative ou descriptive le céder à la volonté de puissance, à la création d’immenses moyens. L’époque étonne à chaque instant les habitudes des hommes, change leurs mœurs en quelques années, transforme leur sensibilité. Elle exige, elle obtient de nous une perpétuelle adaptation à de nouvelles réalités dont vous savez avec quelle promptitude et quelle énergie elles s’imposent et agissent sur tous les rythmes de notre vie, sur ses relations extérieures avec le temps et l’espace, et sur nos goûts comme sur nos desseins. Ce qui se passe un certain jour dans un coin de laboratoire retentit presque aussitôt et agit sur toute l’économie humaine.
Il n’est pas de tradition qui puisse subsister autrement que par artifice dans cette mêlée de nouveautés. Un temps qui interroge tout, qui vit de tout essayer, de tout regarder comme perfectible et donc provisoire ; qui ne peut plus rien concevoir qu’à titre d’essai et de valeur de transition, ne saurait être un temps de repos pour les lettres ni pour les arts. La poursuite des perfectionnements exclut la recherche de la perfection. Perfectionner s’oppose à parfaire. D’ailleurs, c’est bien peu de chose que de changer la physionomie d’une page d’écriture quand celle de la terre et des cités subit des altérations si extraordinaires et si profondes.
Le romantisme déjà avait fortement remué le monde intellectuel ; mais les insurgés romantiques s’appareillaient aux mouvements de violence politique du xixe siècle ; ils empruntaient dans leur allure et dans leur langage quelque chose de la chaleur et de la fureur dramatique de nos révolutions. On revendiquait alors une liberté totale pour les formes de l’art et ses expressions.
Mais les jeunes gens que j’ai connus, ou du moins ceux d’entre eux qui avaient dans l’âme de quoi oser et approfondir ressentaient plutôt cette ardeur expérimentale, cette volonté d’innovations réfléchies, de combinaisons et de solutions audacieuses qui ont fait notre science et notre technique si grandes et si étonnantes que les créations imaginaires pâlissent auprès des leurs, et envieuses des prodiges positifs, s’en inspirent de plus en plus.
Il fallait bien que les expériences les plus hardies fussent tentées et que ce qui demeurait de traditionnel ou de conventionnel dans les arts fût soumis à des épreuves impitoyables. On s’inquiéta, parmi nous, de restituer les lois naturelles de la musique poétique, d’isoler la poésie même de tous les éléments étrangers à son essence, de se faire une idée plus précise des moyens et des possibilités de l’art par une étude et une méditation nouvelles du vocabulaire, de la syntaxe, de la prosodie et des figures. Les uns poursuivant cette analyse, les autres se confiant à leur sensibilité dont ils développaient les expressions à l’infini, ils composaient ensemble le mouvement littéraire le plus tourmenté de philosophie, le plus curieux de science, le plus raisonneur, et cependant le plus possédé de la passion mystique de la connaissance et de la beauté, que l’histoire de nos lettres ait enregistré. Il était inévitable que des recherches si spéciales et généralement si téméraires fussent souvent parentes d’ouvrages difficiles ou déconcertants.
C’est alors que se produisit le phénomène très remarquable d’une division profonde dans le peuple cultivé. Entre les amateurs d’une beauté qui n’offrait pas de résistance et les amants de celle qui exige d’être conquise, entre ceux qui tenaient la littérature pour un art d’agrément immédiat, et ceux qui poursuivaient sur toute chose une expression exquise et extrême de leur âme et du monde, obtenue à tout prix, il se creusa une sorte d’abîme ; mais abîme traversé dans les deux sens de quolibets et de risées, qui sont des signaux que tous entendent. On blâmait, on raillait les adeptes. On s’élevait contre l’idée d’une poésie essentiellement réservée. On traitait les initiés d’initiés, et ils ne refusaient point cette épithète.
Les uns avaient oublié, les autres pouvaient répondre qu’à l’origine de toutes les fermentations humaines, à la naissance de toutes les écoles, et même des plus grandes religions, il y a toujours de très petites coteries, d’imperceptibles groupes longtemps fermés, longtemps impénétrables ; bafoués, fiers de l’être, et avares de leurs clartés séparées. Au sein de ces secrètes sociétés germe et se concentre la vie des très jeunes idées et se passe le temps de leur première fragilité. L’amitié, la sympathie, la communauté des sentiments, l’échange immédiat des espoirs et des découvertes, la résonance des sentiments analogues qui se renforcent par leur reconnaissance réciproque, et jusqu’à l’admiration mutuelle, sont des conditions précieuses et peut-être essentielles de renouvellement intellectuel. Ces petites églises où les esprits s’échauffent, ces enceintes où le ton monte, où les valeurs s’exagèrent, ce sont de véritables laboratoires pour les lettres. Il n’y a point de doute, Messieurs, que le public, dans son ensemble, n’ait droit aux produits réguliers et éprouvés de l’industrie littéraire, mais l’avancement de l’industrie exige de nombreuses tentatives, d’audacieuses hypothèses, des imprudences même ; et les seuls laboratoires permettent de réaliser les températures très élevées, les réactions rarissimes, les degrés d’enthousiasme sans quoi les sciences ni les arts n’auraient qu’un avenir trop prévu.
Tels étaient nos cénacles il y a quelque quarante ans. Le jeune homme d’alors séduit aux enchantements de poètes purs et maudits, hésitant sur le seuil de cette littérature inquiétante dont tout le monde lui enseignait les périls et lui dénonçait les folies, pressentait dans l’air de son temps cette excitante émotion, cette disposition intime que l’on éprouve au concert cependant que l’orchestre s’essaye, et que chaque instrument cherche pour soi-même, et pousse librement sa note. C’est tout un désordre musical délicieusement déchirant, un chaos d’espérances, un état primitif qui ne peut être qu’éphémère ; mais ce trouble vivant a quelque chose de plus universel et peut-être de plus philosophique que toute symphonie possible, car il les contient dans son mélange, il les suggère toutes. Il est une présence simultanée de tous les avenirs. Il prophétise.
Enivré, ébranlé de toutes ces promesses, le poète naissant s’apprivoisait aux étrangetés de son temps, et se laissait, comme Parsifal immobile, transporter par une succession d’enchantements jusque dans le temple illimité du Symbolisme.

Cependant, les divinités sages et constantes qui prennent garde que nos Lettres ne soient jamais brusquement et totalement altérées, ni qu’elles s’assoupissent trop longtemps dans l’ennui de la perfection, avaient déjà formé, et déjà fait paraître avec honneur dans la carrière, celui-là même qu’il fallait pour ranimer, au milieu de la confusion des langages, quelques-unes des grâces des plus purs auteurs d’autrefois. Ces grâces fort délaissées n’en étaient pas moins incorruptibles. L’on vit avec plaisir, et sans trop de surprise, quelqu’un les reconduire au jour ; quelqu’un qui vint bientôt se placer sans effort au premier rang des écrivains de son époque ; quelqu’un, Messieurs, qui n’ignorant du tout ni les charmes ni les mérites, encore moins les faiblesses, les excès et les défauts des entreprises du moment, se distinguait par une sorte de prudence, par une modération rare et même téméraire en ce temps-là, par un tempérament fort habile des moyens consacrés de l’art. Il prenait insensiblement la figure et l’importance d’un classique, entre tant d’inventeurs et de fauteurs de beautés audacieuses dont il représentait la négation la plus élégante.
Le public sut un gré infini à mon illustre prédécesseur de lui devoir la sensation d’une oasis. Son œuvre ne surprit que doucement et agréablement par le contraste rafraîchissant d’une manière si mesurée avec les styles éclatants ou fort complexes qui s’élaboraient de toutes parts. Il sembla que l’aisance, la clarté, la simplicité, revenaient sur la terre. Ce sont des déesses qui plaisent à la plupart. On aima tout de suite un langage qu’on pouvait goûter sans y trop penser, qui séduisait par une apparence si naturelle, et de qui la limpidité, sans doute, laissait transparaître parfois une arrière-pensée, mais non mystérieuse ; mais au contraire, toujours bien lisible, sinon toujours toute rassurante. Il y avait dans ses livres un art consommé de l’effleurement des idées et des problèmes les plus graves. Rien n’y arrêtait le regard, si ce n’est la merveille même de n’y trouver nulle résistance.
Quoi de plus précieux que l’illusion délicieuse de la clarté qui nous donne le sentiment de nous enrichir sans effort, de goûter du plaisir sans peine, de comprendre sans attention, de jouir du spectacle sans payer ?
Heureux les écrivains qui nous ôtent le poids de la pensée et qui tissent d’un doigt léger un lumineux déguisement de la complexité des choses ! Hélas ! Messieurs, certains, dont il faut bien déplorer l’existence, se sont engagés dans une voie toute contraire. Ils ont placé le travail de l’esprit sur le chemin de ses voluptés. Ils nous proposent des énigmes. Ce sont des êtres inhumains.
Votre grand confrère, Messieurs, moins ignorant des hommes, n’avait point cette confiance exagérée dans les vertus de son lecteur, dans son zèle et dans sa patience. Il était d’ailleurs d’une courtoisie dont le premier effet devait être de ne jamais séparer les idées que l’on ose émettre du sourire qui les détache du monde. Il était bien naturel que sa gloire ne souffrît point de cette élégance. Vous savez à quelle hauteur prodigieuse elle atteignit en quelques années. On s’aperçut bientôt que cette gloire, insinuée si doucement, en arrivait à balancer la gloire des plus célèbres, et l’on se prit à admirer comme ce génie assez malicieux s’était élevé en se jouant jusqu’à la stature des colosses des lettres européennes de ce temps-là. Il avait su mêler et opposer aux œuvres massives et parfois brutales de ces hommes alors si puissants, les Tolstoï, les Zola, les Ibsen, ses ouvrages légers qui ne prétendaient qu’à effleurer dangereusement ce qu’ils empoignaient et ébranlaient de toutes leurs forces : l’ordre social et l’édifice de nos mœurs.
Je ne me flatte pas, Messieurs, de vous peindre heureusement un homme si considérable que je n’ai fait qu’entrevoir un jour, tandis que sa mémoire est toute vivante dans la plupart d’entre vous.
Toutes les chances d’erreur sur la personne, et même d’inintelligence de l’œuvre, sont avec moi. Vous sentez, du reste, combien peut m’imposer une substitution si inégale de talents et quelle audace je me trouve de m’essayer à ce portrait. Quand le devoir de composer cette oraison de louange m’est apparu avec précision, je n’ai pas laissé de le trouver bien redoutable. « Quel beau sujet ! » me disait-on. Et je pensais qu’il est des écueils admirables !
Messieurs, quoiqu’un éloge ne soit, par essence, que fait de la fleur d’une vie, et quoique la vérité qu’il travaille n’y doive paraître que contenue et comme discrètement maîtrisée, toutefois, il s’introduit toujours et nécessairement, dans le travail de sa préparation, un sentiment assez puissant et presque solennel de justice.
Nous ne pouvons, en méditant ce que nous prononcerons ici sur celui dont nous héritons le fauteuil, que nous ne soyons assez tourmentés dans nos consciences par ce jugement particulier du mort que nous devons délibérer en nous-mêmes avant que d’en extraire et de mettre en forme ses plus belles conclusions et ses motifs les plus admirables. Nous disposons assurément de la lumière qui éclaire notre modèle : mais lui-même, comment le saisir ? Comment s’en former une idée exacte ? Et sur quoi fonderai-je une opinion équitable d’une personne que je n’ai point connue ?
Certes, ce ne sont pas les rapports, les avis et les témoignages qui nous manquent. Tout le monde parle à la fois. A peine expiré le grand homme, déjà, comme sa chair, s’altère assez brusquement l’idée qu’il donnait de soi-même. Les forces de la présence vivante manquent aussitôt. La mort laisse le mort sans défense contre ce qu’il parut être. Les craintes référentielles s’évanouissent. Les langues se délient. Les souvenirs (et vous pensez bien que ce ne sont pas toujours les souvenirs les plus dignes) sortent des mémoires malicieuses ; ils fourmillent, ils dévorent ce qu’ils peuvent atteindre de la valeur, des mérites, du caractère de l’absent. Il se fait une sorte d’abus de la vérité dont il n’est rien de plus trompeur que les parcelles. Chaque fragment du vrai ensemence l’esprit et l’excite à produire un personnage faux. Ne pouvant être intacte ni entière dans la tête des hommes, la vérité n’est jamais si pure ni si détachée des rancunes infidélité ou d’une fidélité calomnieuse.
Il n’est pas sans exemple qu’un illustre défunt soit livré à une nuée de dangereux amis et de démons anecdotiers qui nous instruisent de ce qu’il a fait de périssable. C’est en quoi les malheureux grands hommes, leur gloire, Messieurs, les fait deux fois mortels : une fois ils le sont comme tous les hommes, et une autre fois comme grands. On dirait que ce qui importe à quelques-uns, c’est qu’un homme ait été moindre qu’on ne pensait. Mais considérons, au contraire, que ce qui importe à tous, c’est seulement ce qui augmente notre sentiment de la dignité des esprits et des lettres. Ne savons-nous pas qu’un homme est un homme et que si tout était exactement mis à nu, personne n’oserait regarder personne, et par l’équivalence évidente des faiblesses, tout le monde en silence se contenterait tristement des siennes ?
Laissons donc, Messieurs, laissons s’apaiser peu à peu cette agitation inévitable qui s’empresse quelque temps autour des tombeaux, et distinguons tout l’or qui subsiste et étincelle dans une cendre.
Par les diverses perfections de ses ouvrages, par la variété et l’étonnante étendue de sa culture, par la suprême liberté de son esprit, votre confrère s’est avancé d’une condition modeste à la situation la plus éclatante, et d’une aube assez grise qui éclaira ses premiers temps, ses travaux, ses talents, son destin, le conduisirent enfin à un crépuscule magnifique.
Comme je songeais à cette existence si heureuse dans son progrès, à cette carrière parcourue si sûrement, d’une démarche tranquille et comme divertie par toutes choses sur la route, je me pris à comparer involontairement une vie si bien réussie à quelques-unes de ces vies fortunées qui se trouvaient possibles il y a fort longtemps, quand presque tous les hommes de pensée et même les hommes d’esprit étaient hommes d’Église, et que l’on voyait de prodigieuses élévations à partir des origines les plus simples par la seule vertu d’une prudente et savante intelligence. Des humanistes consommés, des métaphysiciens à peine voilés de théologie, de grands amateurs de Platon, de Lucrèce ou de Virgile, des personnages semi littéraires, semi voluptueux, dévotement artistes, philosophiquement sacerdotaux, s’établissaient enfin dans la pourpre, entourés des plus beaux débris de l’antiquité païenne, — singulières et séduisantes figures d’une époque disparue où l’Église pouvait souffrir de tels prélats d’une excessive délicatesse, et même d’une liberté incroyable dans les pensées.
Notre temps n’offre plus de ces facilités de développer à loisir les dons les plus délicats de l’esprit, à l’abri des misères du siècle, à l’ombre d’une immense institution. Il n’est plus de prébendes, plus d’abbayes. Il n’est plus de loisir dans la dignité. Notre société, tout exacte et matérielle, est au contraire assez remarquable par l’impuissance où elle se trouve de donner aux hommes de l’esprit une place nette et supportable dans sa gigantesque et grossière économie.
La situation était peut-être plus difficile encore à l’époque où votre confrère fit ses débuts dans la vie. Le siècle se montrait aussi incapable de renoncer à la multiplication des lettrés que de leur assigner des moyens d’existence. Que d’amertumes alors ! que de tristesses ! que de vies manquées ! appelées à la plus haute culture et vouées, du même coup, au dénuement ou aux besognes les plus basses. Il arrivait que les diplômes fussent des garanties de malheur et des recommandations à la détresse. Jules Vallès, Alphonse Daudet, nous ont laissé des livres véridiques et terribles sur ces misères cultivées. On dressait une quantité de jeunes hommes à ne savoir autre chose que ce dont presque personne n’avait besoin. On élevait de jeunes pauvres à des connaissances de pur luxe. On leur faisait sentir assez durement que les éléments les plus conscients d’une société en sont aussi les plus négligeables. Voilà ce que le futur auteur de Jean Servien a pu observer autour de soi au sortir de l’adolescence et qu’il a pu légitimement craindre pour soi-même. Il a pu redouter le sort d’un Vingtras ou d’un Petit Chose. Mais il était trop diversement doué, trop riche de connaissances générales, et d’ailleurs trop informé des choses de la vie par une sorte d’instinct qu’il en avait, pour ne pas céder comme distraitement à ce qu’il devait être un jour. Sa philosophie qui était sa nature même, le préservait, d’ailleurs, des résolutions trop nettes comme des résignations prématurées. Il n’engage pas son avenir. Il ne s’enchaîne ni à une profession définitive, ni à une école ; et s’il se laisse une fois lier, ce ne sera que des liens les plus aimables.
C’est qu’il y avait en lui une souplesse et une diversité essentielles. Il y avait du spirituel et du sensuel, du détachement et du désir, une grande et ardente curiosité traversée de profonds dégoûts, une certaine complaisance dans la paresse ; mais paresse songeuse, paresse aux immenses lectures et qui se distingue mal de l’étude, paresse tout apparente, pareille au repos d’une liqueur trop enrichie de substance et qui, dans ce calme, se fait mère de cristaux aux formes parfaites. Tant de connaissances accumulées, tant d’idées qu’il avait acquises n’étaient pas quelquefois sans lui nuire extérieurement. Il étonnait, il scandalisait sans effort des personnes moins variées. Il concevait une quantité de doctrines qui se réfutaient l’une dans l’autre dans son esprit. Il ne se fixait que dans les choses qu’il trouvait belles ou délicieuses, et il ne retenait en soi que des certitudes d’artiste. Ses habitudes, ses pensées, ses opinions, la politique enfin qu’il a suivie se composaient dans une harmonie assez complexe qui n’a pas laissé d’émerveiller ou d’embarrasser quelques-uns. Mais qu’est-ce qu’un esprit de qui les pensées ne s’opposent aux pensées, et qui ne place son pouvoir de penser au-dessus de toute pensée ? Un esprit qui ne se déjoue, et ne s’évade vivement de ses jugements à peine formés, et ne les déconcerte de ses traits, mérite-t-il le nom d’esprit ? Tout homme qui vaut quelque chose dans l’ordre de la compréhension, ne vaut que par un trésor de sentiments contradictoires, ou que nous croyons contradictoires. Nous exprimons si grossièrement ce qui nous apparaît des autres humains qu’à peine nous semblent-ils plus divers et plus libres que nous-mêmes, aussitôt, nos paroles qui essayent de les décrire, se contrarient et nous attribuons à des êtres vivants, une monstrueuse nature que nos faibles expressions viennent de nous construire.
Admirons au contraire cette grande capacité de contrastes. Il faut considérer avec une attention curieuse, cette nature d’oisif, ce liseur infini, produire une œuvre considérable ; ce tempérament assez voluptueux s’astreindre à l’ennui d’une tâche constante ; cet hésitant, qui s’avance comme à tâtons dans la vie, procéder de sa modestie première, s’élever au sommet par des mouvements indécis ; ce balbutiant, en venir à déclarer même violemment les choses les plus hardies ; cet homme d’esprit, et d’un esprit si nuancé, s’accommoder d’être simplifié par la gloire et de revêtir dans l’opinion des couleurs assez crues ; ce modéré et ce tempéré par excellence, prendre parti, avec une si grande et étonnante vigueur dans les dissensions de son temps ; cet amateur si délicat faire figure d’ami du peuple, et davantage, l’être de cœur et tout à fait sincèrement.

Je sais bien ce que l’on dit. On ne s’est pas privé de murmurer, et même d’articuler assez nettement — qu’il dut beaucoup de ses vertus actives, qui n’étaient point, semble-t-il, dans sa nature assez facile et négligente, à une tendre et pressante volonté, à une présence impérieusement favorable à sa gloire, qui veilla longtemps sur son travail, qui animait, dit-on, protégeait son esprit, le défendait d’être dissipé aux divertissements du monde, et qui obtint de lui qu’il tirât de soi-même tous les trésors qu’il eût aisément ignoré qu’il possédât, ou qu’il eût négligés de jour en jour, pour se réduire avec délices à jouir des beautés qui se trouvent tout accomplies aux bibliothèques et aux musées. Mais quand il serait vrai, et quand on pourrait établir qu’une assez grande partie de son œuvre fût demeurée en puissance sans la douce fermeté de cette affectueuse discipline, ce n’est que la malice toute seule qui pourrait en tirer avantage.
C’est le privilège des talents très précieux que d’exciter un tel instinct de leur défense, une affection aussi énergique, un zèle si soutenu pour une œuvre qui pourrait être, et qu’on sent profondément qu’il faut solliciter d’exister. N’est-ce donc rien que de s’attirer ce dévouement, si exact et si absolu qui n’eut enfin, pour sa suprême récompense, que le sentiment d’avoir servi à l’accomplissement d’une très belle destinée ?
C’est pourquoi, Messieurs, c’est vers l’œuvre accomplie qu’il faut diriger nos regards.
Cette œuvre existe et subsiste. Ses mérites sont aussi clairs qu’elle-même. Tout le monde connaît, tout le monde apprécie les perfections d’un art accompli jusqu’à l’exquise simplicité.
Mais voici cette circonstance singulière dans la fortune de cette œuvre, qu’elle a obtenu la gloire si répandue que vous savez ; et davantage, une gloire presque populaire, par l’éminente séduction d’une forme très pure. Ceci est presque incroyable. C’est un phénomène sans exemple dans les lettres modernes où l’on doit s’attendre toujours à ne voir accueillir par un immense public que les livres dont le fond dévore la forme, et dont les effets sont indépendants de la délicatesse des moyens.
Cette manière de prodige s’explique sans doute par les vertus de notre langage, profondément possédé, légèrement écrit par un auteur si expert. Il a démontré qu’il demeurait encore possible, dans notre langue, de faire sentir tout le prix d’une culture prolongée, et de combiner les héritages d’une suite ininterrompue d’écrivains admirables. Nos grands écrivains, Messieurs, ne sont pas chez nous de grands isolés, comme il arrive en d’autres contrées ; mais il existe en France une sorte d’atmosphère pour les Lettres qui ne se trouve pas ailleurs, et qui fut toute favorable à votre confrère.
Lui-même n’était possible et guère concevable qu’en France, dont il a pris le nom. Sous ce nom, difficile à porter, et qu’il fallait tant d’espoirs pour oser le prendre, il a conquis la faveur de l’univers. Il lui présentait, à la vérité, une France ayant les qualités spécieuses dont l’univers souffrirait qu’elle se contentât : qui lui plaisent, et qui ne le gênent ni ne l’inquiètent. Le monde ne hait point que nous nous réduisions à une fonction de pur agrément. Il nous supporterait comme un ornement de la terre. Il admet assez généreusement que nous représentions, dans un temps qui manque de grâce, un culte particulier des choses exquises, et que nous fassions figure d’un peuple d’artistes et d’amateurs satisfaits de leur sort, de leur ciel, de leur pays plein de beautés, comme si notre histoire toute récente, tout le sang répandu, toutes les marques de l’énergie la plus soutenue et d’une inébranlable et victorieuse volonté, un consentement général au sacrifice, d’immenses moyens improvisés en pleine tempête ne donnaient pas à cette nation le droit de parler aux puissances les plus avantageuses sur le ton le plus noble, le plus net, et même, le plus raisonnable.
Mais c’est d’une France assez différente, de la douce, distraite et délicate France, et presque d’une France un peu lasse et apparemment désabusée, que son illustre homonyme a peint élégamment l’image véritable et trompeuse. De cette France charmante, son esprit était une émanation très composée. Il avait fallu bien des traditions acquises et dissipées, bien des révolutions politiques ou morales, une acquisition accumulée d’expériences contradictoires pour former une tête si compréhensive et si incertaine. Un être de cette liberté suppose une antique et presque défaillante civilisation qui l’ait produit à l’extrême de son âge ; qui lui ait donné à cueillir toutes les plus belles choses que les hommes ont faites et préservées. Il avait longuement respiré dans les livres les essences de la vie passée qui s’y mêlent à l’odeur de mort, et sa substance s’était imprégnée peu à peu du meilleur de ce que les siècles avaient déjà distillé de plus excellent. On le voit au jardin des racines françaises attirant à soi la plus odorante et la plus rare, et quelquefois la plus naïve des fleurs ; combinant ses bouquets et ciselant ses haies ; grand amateur  de culture, pour qui l’art de la taille et de la greffe n’a point de secrets. Ainsi nourri de miel, visitant légèrement les vastes trésors de l’histoire et de l’archéologie, comme il faisait ceux de la littérature, mais ne haïssant pas les douceurs, les facilités, les libertés de son temps, recevant les suffrages du public et des femmes, disposant à sa guise des amusements de la Société, et ne se faisant faute, au milieu de tant d’avantages, en dépit de tant de délices, d’observer les contradictions, de saisir et de tourmenter les ridicules, il composait à l’aise ses ouvrages où circulait sous les beautés d’un agrément perpétuel, un jugement assez sinistre ; et il vivait supérieurement.
Ce n’était point un ingénu que mon illustre prédécesseur. Il ne s’attendait point que l’humanité fût dans l’avenir bien différente de ce qu’il paraît qu’elle fut jusqu’à nous-mêmes ; ni que des merveilles tout inédites naquissent à présent de la ferveur des êtres et de la recherche de l’absolu. Il n’y avait pas en lui une foi invincible dans l’aventure de l’esprit ; mais il avait tant lu et si bien lu qu’il s’était fait comme indépendant du présent et du futur par cette connaissance générale et intime de ce qu’il y a de lisible dans le passé, et même d’illisible.
Il est né dans les livres, élevé dans les livres, toujours altéré de livres. Il connaît tout des livres, papier, type, formats, reliures, ce que l’on sait de l’imprimeur, de l’écrivain, des éditions, de leurs sources, de leur destin. Sa vie le fait successivement libraire, bibliothécaire, juge des livres, auteur ; il est l’homme des livres.
En vérité, Messieurs, je ne sais pas comment une âme peut garder son courage, à la seule pensée des immenses réserves d’écriture qui s’accumulent dans le monde. Quoi de plus vertigineux, quoi de plus confondant pour l’esprit que la contemplation des murs cuirassés et dorés d’une vaste bibliothèque ; et qu’y a-t-il aussi de plus pénible à considérer que ces bancs de volumes, ces parapets d’ouvrages de l’esprit qui se forment sur les quais de la rivière, ces millions de tomes, de brochures échoués sur les rives de la Seine, comme des épaves intellectuelles rejetées par le cours du temps qui s’en décharge et se purifie de nos pensées ? Le cœur défaille en présence du nombre des œuvres, que dis-je ? du nombre même des chefs-d’œuvre… L’idée d’écrire s’assimile à l’idée d’ajouter à l’infini, et le goût de la cendre vient aux lèvres.
Dans cette vallée de Josaphat, dans cette multitude confrontée, le génie le plus rare trouve ses pairs, se confond à la foule de ses émules, de ses précurseurs, de ses disciples. Toute nouveauté se dissout dans les nouveautés. Toute illusion d’être original se dissipe. L’âme s’attriste et imagine, avec une douleur toute particulière mêlée d’une profonde et ironique pitié, ces millions d’êtres armés de plumes, ces innombrables agents de l’esprit, dont chacun se sentit à son heure, créateur indépendant, cause première, possesseur d’une certitude, source unique et incomparable, et que voici maintenant avili par le nombre, perdu dans le peuple toujours accru de ses semblables, lui qui n’avait vécu si laborieusement et consumé ses meilleurs jours que pour se distinguer éternellement. Par l’effet de cette écrasante présence, tout s’égalise ; tout se détruit dans une coexistence insupportable. Il n’est point de thèse qui n’y trouve son antithèse, point d’affirmation qui n’y soit réfutée, point de singularité non multipliée, point d’invention qui ne soit effacée d’une autre et dévorée par une suivante. De sorte que tout enfin semble se passer comme si les combinaisons de nos syllabes devant toutes se produire, l’acte final de ces myriades d’êtres libres et autonomes équivalait à l’opération d’une machine.
Votre docte et subtil confrère, Messieurs, n’a pas ressenti ce malaise du grand nombre. Il avait la tête plus solide. Pour se préserver de ces dégoûts et de ce vertige statistique, il n’eut pas besoin de lire fort peu. Loin de se trouver opprimé, il était excité de cette richesse, dont il tirait tant d’enseignements et des conséquences excellentes pour la conduite et la nourriture de son art.
On n’a pas manqué de le reprendre assez durement et naïvement d’être informé de tant de choses et de ne pas ignorer ce qu’il savait. Comment veut-on qu’il fît ? Que faisait-il qui ne s’est toujours fait ? Il n’est rien de plus neuf que l’espèce d’obligation d’être entièrement neufs que l’on impose aux écrivains. Il faut une bien grande et intrépide humilité de nos jours pour oser s’inspirer d’autrui. On observe plutôt assez souvent une contrainte, une volonté trop sensible de priorité, et en somme, je ne sais quelle affectation d’une virginité qui n’est pas toujours délicieuse. Ni Virgile, ni Racine, ni Shakespeare, ni Pascal ne se sont privés de nous laisser voir qu’ils avaient lu. Mais dédaignant l’opinion récente et regardant de plus près, il est facile d’éclaircir cette petite question, qui n’est point question d’esthétique, mais tout au plus question d’éthique, car c’est une question de vanité. On n’a jeté tant de discrédit sur l’antique et respectable usage de combiner le mien et le tien que par la confusion de deux idées.
Un livre est un instrument de plaisir ; il veut l’être du moins. Il a le plaisir pour objet. Ce plaisir du lecteur est entièrement indépendant du mal que nous avons pris à lui faire un livre. Que si l’on m’offre un mets très savoureux, je ne m’inquiète pas, en jouissant de cette viande délicate, si celui qui l’a préparée en a inventé la recette. Que me fait le premier inventeur ? Ce n’est point la peine qu’il prit qui me touche. Je ne me nourris pas de son nom, et je ne jouis point de son orgueil. Je consomme un instant parfait. Pour penser autrement, il ne faut rien de moins que se placer au point de vue des dieux, car c’est prétendre juger le mérite. Mais nous autres, humains, nous n’avons heureusement des mérites qu’une connaissance tout imparfaite. Cette notion du mérite exige une métaphysique très hardie : elle nous mène à concevoir une certaine quantité du pouvoir d’être cause première que nous supposons et que nous prêtons à quelqu’un.
Nous faisons, d’ailleurs, en ces matières difficiles et sublimes, des raisonnements si légers que nous assignons, avec une inconséquence remarquable, la dignité la plus élevée aux auteurs que nous déclarons inspirés. Nous croyons de ceux-ci qu’ils sont de purs instruments d’un certain souffle étranger à eux-mêmes et presque à la nature ; nous en faisons des roseaux parlants, par quoi nous leur accordons tout ensemble les honneurs du premier mérite et les immenses avantages de l’irresponsabilité.
Au contraire, Messieurs, et malgré la superstition récente, je reconnais un principe particulier de gloire à celui qui choisit, qui ne fait mine d’ignorer les beautés acquises, ou qui reprend dans son heureuse connaissance des trésors que le temps a formés, les moyens de sa perfection. Le mystère du choix n’est pas un moindre mystère que celui de l’invention, en admettant qu’il en soit bien distinct. Et puis, nous ne savons absolument rien sur le fond de l’un ni de l’autre.

Le jardinier du Jardin d’Épicure, qui unissait ce grand don de choisir à sa prodigieuse lecture, ne pouvait manquer, en tous points de ses créations, de faire sentir une conscience très éveillée de tous les prestiges du discours, et une présence prochaine des plus beaux et des plus purs modèles de notre art. Sa puissante mémoire en était tout ornée. Ce que nous avons de plus musical, de plus léger, de plus limpide dans notre langue, lui était tout à fait intime. Il n’était pas moins imprégné de ce que nous avons aussi de plus vif, de plus offensif dans nos monuments littéraires, de plus alerte et redoutable, et de plus délicatement mortel. Ses romans, qui sont bien plutôt des chroniques d’un monde dont il n’a pas laissé de faire paraître tout le mépris qu’il en concevait facilement, sont écrits dans le ton de l’ironie classique qui lui était une manière naturelle, et comme instinctive de s’exprimer, — si constante chez lui que dans les endroits, qui sont rares, où il dépose un instant le sourire, il a l’air d’être moins soi-même ; il n’a pas l’air d’être sérieux.
Il faut avouer que la société de ce temps-là, qui se prolonge dans le nôtre, lui offrait une riche et favorable matière. Il trouvait en soi et autour de soi un mélange des plus impurs de circonstances et d’idées, qui pouvait inspirer les jugements les plus sceptiques.
Je crois bien, Messieurs, que l’âge d’une civilisation se doit mesurer par le nombre des contradictions qu’elle accumule, par le nombre des coutumes et des croyances incompatibles qui s’y rencontrent et s’y tempèrent l’une l’autre ; par la pluralité des philosophies et des esthétiques qui coexistent et cohabitent si souvent la même tête. N’est-ce point notre état ? Nos esprits ne sont-ils pleins de tendances et de pensées qui s’ignorent entre elles ? Ne trouve-t-on pas à chaque instant dans une même famille plusieurs religions pratiquées, plusieurs races conjointes, plusieurs opinions politiques, et dans le même individu, tout un trésor de discordes latentes ? Un homme moderne, et c’est en quoi il est moderne, vit familièrement avec une quantité de contraires établis dans la pénombre de sa pensée.
J’observerai ici que la tolérance, la liberté des opinions et des croyances est toujours chose fort tardive ; elle ne peut se concevoir, et pénétrer les lois et les mœurs, que dans une époque avancée, quand les esprits se sont progressivement enrichis et affaiblis de leurs différences échangées.
Mais, en même temps, ces personnes mentales, par la combinaison des hérédités et des cultures désordonnées qui les constituent deviennent des composés d’une instabilité dangereuse. Il arrivera qu’un incident fasse éclater soudain quelqu’une de ces profondes contradictions qui étaient toutes préparées, mais dormantes, et insensibles dans les cœurs. Souvenez-vous, Messieurs ! Oublions aussitôt !
Il suffisait à l’auteur de l’Histoire contemporaine de prendre conscience d’un état si incohérent des êtres et des choses pour se confirmer dans ce scepticisme qui lui fut tant reproché.
Un sceptique est difficile à réduire. Il peut se borner à nous opposer que nos propres sentiments sur le doute sont curieusement divisés contre eux-mêmes. Nous prescrivons le doute dans les sciences ; nous l’exigeons dans les affaires. Mais voici tout à coup qu’on lui montre ses bornes, et qu’on lui refuse ce qu’on veut.
On oublie que chaque doctrine nous instruit d’abîmer les autres, et nous anime et nous enseigne à les ruiner. On nous prie que nous ne fassions point de comparaisons, que nous ne poussions nos raisonnements jusqu’à leur terme ; cependant qu’ils s’opèrent et se développent d’eux-mêmes dans nos esprits. On ne prend garde que le doute naît des choses mêmes. Il n’est dans son principe qu’un phénomène naturel, une réaction involontaire pour la défense du réel et du corporel contre des images insupportables ; et nous le voyons bien par ce qui arrive à une personne endormie, quand le songe qu’elle fait est si absurde qu’en l’absence même de la raison, cette absurdité à soi seule engendre une résistance merveilleuse, une réponse, une négation, un acte libérateur, un réveil qui nous jette hors d’un monde impossible, qui nous rend aux choses probables, et nous fournit en même temps une sorte de définition physique et instinctive de l’absurdité.
Ce n’est donc point le sceptique qu’il faut tant accuser, mais la
cause et l’occasion de son doute ; c’est l’inconsistance de ce qu’il touche et qu’il renverse, c’est aussi l’impression inévitable de ces rapprochements qui se produisent quand on assemble ce qu’on sait.
Sceptique et satirique devait être un esprit que distinguait son
extrême avidité de tout connaître. Son immense culture lui fournissait abondamment les moyens de désenchanter. Il rendait aisément mythique et barbare toute forme sociale. Nos usages les plus respectables, nos convictions les plus sacrées, nos ornements les plus dignes, tout était invité, par l’esprit érudit et ingénieux, à se placer dans une collection ethnographique, à se ranger avec les taboos, les talismans, les amulettes des tribus ; parmi les oripeaux et les dépouilles des civilisations déjà surmontées et tombées au pouvoir de la curiosité. Ce sont des armes invincibles que l’esprit de satire trouve dans les collections et les vestiges. Il n’est de doctrine, d’institution, de sociétés ni de régimes sur qui ne pèse une somme de gênants souvenirs, de fautes incontestables, d’erreurs, de variations embarrassantes, et parfois des commencements injustes ou des origines peu glorieuses que n’aiment point les grandeurs et les prétentions ultérieures.
Les lois, les mœurs, les institutions sont l’ordinaire et délectable proie des critiques du genre humain. Ce n’est qu’un jeu que de tourmenter ces entités considérables et imparfaites que poursuit d’âge en âge la tradition de les harceler. Il est doux, il est facile, périlleux quelquefois, de les obséder d’ironies. Le plaisir de ne rien respecter est le plus enivrant pour certaines âmes. Un écrivain qui le dispense aux amateurs de son esprit les associe et les ravit à sa lucidité impitoyable, et il les rend avec délices semblables à des dieux, méprisant le bien et le mal.
Ces éternelles victimes pouvaient répondre par leur existence même, à l’esprit érudit et libre qui les tourmentait qu’il y aurait dans le monde sans elles infiniment peu de liberté et point du tout d’érudition. La connaissance et la liberté, ce ne sont point des produits de la nature. Le peu que les hommes en ont, ils les obtinrent par effort et les préservent par artifice. La nature n’est pas libérale, et il n’y a pas de raison de penser qu’elle s’intéresse à l’esprit. L’esprit lutte et fonde contre elle. Les hommes se groupent pour agir contre leur destin, contre le hasard, contre l’imprévu, qui sont les plus immédiates des choses. Il n’est rien de plus naturel que le hasard, ni de plus constant que l’imprévu.
L’ordre, en somme, est une immense entreprise antinaturelle, dont on peut critiquer toutes les parties à la condition que l’ensemble subsiste, et qu’il protège, sustente, abrite son critique, et lui fournisse ce qu’il faut de sécurité, de loisirs et de connaissances pour critiquer.
La littérature elle-même exige tout un système de conventions qui se superposent aux conventions du langage.
Or, dans ce domaine des Lettres, voici que notre penseur semble, au premier regard, cesser de s’accorder avec soi.
Les dogmes, les lois formelles qu’il respecte si modérément dans le monde moral et politique, lui sont agréables et adorables quand ils ordonnent les ouvrages et consolident les fictions. Il place au-dessus de tout les chefs-d’œuvre de la plus grande rigueur que l’on ait observée en poésie.
Il n’est rien de plus connu que l’espèce de passion qu’il nourrissait pour Racine.
Je ne sais en vérité quel eût été le sentiment de M. Racine sur son enthousiaste zélateur. Il est vain de s’interroger si le janséniste et le courtisan eussent goûté l’esprit de l’incrédule et du libertaire ; mais ce peut être un amusement de l’esprit que d’imaginer la rencontre. J’avais songé un instant, Messieurs, de faire un peu dialoguer ces Ombres à votre intention ; mais j’ai craint qu’elles n’en vinssent assez vite aux propos les plus opposés, — je n’ose dire les plus vifs, — et je les ai laissées en paix.
Dans la seule entrevue toute fortuite qu’il m’a été donné d’avoir avec notre grand amateur de Racine, Racine fut l’unique objet de l’unique entretien. J’étais fort loin de penser qu’après un peu de temps, il m’appartiendrait de rendre à votre confrère l’hommage d’un éloge, et je n’ai pas eu l’inspiration de lui demander ce qu’il faudrait un jour que je dise de lui dans cette chapelle où je ne songeais pas d’entrer. Je n’étais point sans appréhension. J’entrevoyais bien des sujets qui n’auraient pu se développer entre nous sans dissonances. Peut-être aurais-je été tenté de lui faire entendre quelques plaintes de vieille date. Il avait, dans son âge mûr, été critique ; critique des plus distingués par le style et par le savoir, mais un peu moindre sous le rapport de la prescience. Il ne fut pas de ceux qui tendent leurs attentions vers les choses qui pourraient être, qui espèrent en celles qui naissent, et dont l’oreille extrêmement sensible veut entendre l’herbe qui pousse. Ce désir engendre parfois quelque hallucination de l’ouïe…
Mais lui, — que son ombre m’excuse, — il ne s’est pas montré si anxieux de pressentir. Comme il ne croyait pas aux prophètes, il n’obtint pas le don de prophétie, ou du moins, ne fut-il qu’un « prophète du passé ».
Jadis, en certaines pages de la Vie littéraire, il ne se montra pas excessivement tendre pour les poètes qui s’essayaient alors, ni pour les maîtres qu’ils s’étaient choisis. Il n’en concevait point de grandes espérances. Il disait qu’il ne se sentait attaché à eux par aucun lien, et qu’il n’attendait rien de bon de l’avenir. Tantôt il les comparait à des ascètes, ce qui, même dans sa bouche, était, en somme, à demi supportable. Mais d’autres fois, il ne les distinguait pas des Hottentots. Il écrivit aussi que les belles choses naissent facilement, ce qui n’était pas un bon conseil ; c’est un conseil qui engendre les Hottentots. Il est vrai qu’il a dit aussi le contraire.
Cet homme de tant d’esprit ne pouvait ni ne voulait s’inquiéter comment et pourquoi un assez grand nombre de jeunes gens comprenaient, et aimaient ce qu’il ne concevait pas.
Souvent, je me suis dit, Messieurs, que si la critique avait le pouvoir magique d’effacer, d’abolir ce qu’elle condamne, et que si ces arrêts s’exécutant à la rigueur pouvaient annihiler ce qu’elle juge déplorable ou nuisible, les destins de la littérature en seraient fâcheusement affectés. Rayez de l’existence ces poètes confondants, ces hérésiarques, ces démoniaques ; ôtez ces précieux, ces lycanthropes et ces grotesques ; replongez les beaux ténébreux dans la nuit éternelle, purgez le passé de tous les monstres littéraires, gardez-en l’avenir, et n’admettez enfin que les parfaits, contentez-vous de leurs miracles d’équilibre, alors, je vous le prédis, vous verrez promptement dépérir le grand arbre de nos Lettres ; peu à peu s’évanouiront toutes les chances de l’art même que vous aimez avec tant de raison.

Mais enfin, Messieurs, dans cette unique entrevue, nous avons parlé de Racine, grande ressource. Racine, de tous les auteurs, celui qu’il a le plus constamment, le plus précisément, le plus utilement admiré ; Racine, dont il avait le même culte et la même pratique qu’en avait eus jadis quelqu’un d’assez différent, Joseph de Maistre ; Racine, enfin, que j’admirais aussi à ma façon.
Je l’admirais comme je pouvais, en homme qui en avait fait la découverte trente ans après ses études, à l’occasion de quelques minuscules et immenses problèmes de l’art des vers. Ce compositeur incomparable n’était apparu à ma jeunesse que comme un instrument de l’éducation publique, laquelle heureusement en ce temps-là se gardait de nous enseigner à aimer. Je ne regrette pas cette longue méconnaissance et cette reconnaissance tardive. Jamais nous n’estimons plus exactement les grands hommes que par une comparaison immédiate de leur force avec nos faiblesses. Si les circonstances nous proposent telle difficulté dont il a vaincu la pareille, nous nous émerveillons comme il a dénoué le nœud, fait s’évanouir l’obstacle, et nous mesurons avec la plus grande et la plus sensible précision cette puissance qui a triomphé par la nôtre qui est demeurée sans effet.
Une heure se consuma insensiblement dans cette conversation unique et racinienne. Comme j’allais me retirer, mon futur prédécesseur me fit compliment. Il me dit que j’avais bien parlé de Racine, et je partis content de lui, c’est-à-dire content de moi. Il ne me souvient pas de ces belles raisons que son aménité voulut que j’eusse exposées. Sans doute n’avais-je fait que d’articuler à ma façon la commune pensée de tous ceux que délecte la musique et que touche la perfection. Je suis bien sûr que j’ai célébré cette étonnante économie des moyens de l’art qui est le propre de Racine et qui se compense d’une possession si entière du petit nombre de ces moyens qu’il se réserve. Peu de personnes conçoivent nettement combien il faut d’imagination pour se priver d’images, et pour rejoindre un idéal si dégagé. Dans les lettres comme dans les sciences, une image sans doute remplace quelquefois un certain calcul qui serait laborieux. Mais Racine préférait accomplir. Je le vois tout d’abord dessiner, définir, déduire enfin d’une pensée longtemps reprise et retenue, ces périodes pures, où même la violence chante, où la passion la plus vive et la plus véritable sonne et se dore, et ne se développe jamais que dans la noblesse d’un langage qui consomme une alliance sans exemple d’analyse et d’harmonie.
Il faut sentir, pour en jouir entièrement, les profondes raisons qui ont fait Racine rejeter tout ce qui fut tant recherché après lui, et dont l’absence dans son œuvre lui a été si souvent reprochée. Tel vers qui nous semble vide a coûté le sacrifice de vingt vers magnifiques pour nous, mais qui eussent rompu une ligne divine et troublé l’auguste durée d’une phase parfaite du mouvement de l’âme.

Au sortir de la petite maison où je venais d’être reçu avec tant de grâce, ces questions agitées inquiétaient encore mon esprit.
Dans ces états de résonnance intellectuelle qui suivent et prolongent un entretien où l’on s’est intéressé, il se produit en nous une infinité de combinaisons des idées qui furent émises et non point épuisées.
Pendant quelque temps, nos pensées s’accélèrent, élargissent en quelque sorte leur jeu, illuminent l’imprévu qui est en nous, avant que nous revenions à nous-mêmes, c’est-à-dire aux choses minimes.
Le dialogue qui venait de se terminer se reprenait en moi. Il se transformait dans un échange intérieur d’hypothèses de plus en plus risquées. L’esprit mis en mouvement et livré à soi seul ne se refuse rien. Il produit mécaniquement des idées vives qui s’enhardissent l’une l’autre.
Je songeai à la singularité de cet art que l’on nomme classique ; je remarquai qu’il commence de paraître aussitôt que l’expérience acquise commence d’intervenir dans la composition et dans le jugement des œuvres. Il est inséparable de la notion de préceptes, de règles et de modèles…
Bientôt j’en vins à m’interroger comment il se faisait que cet art se fût prononcé et particulièrement imposé en France. La France, me disais-je, est le seul pays du monde où la considération de la forme, l’exigence et le souci de la forme en soi aient existé dans les temps modernes. Ni la force des pensées, ni l’intérêt des passions décrites, ni la génération merveilleuse des images, ni les éclats mêmes du génie ne suffisent à satisfaire une nation assez difficile pour ne pas goûter entièrement ce qu’elle ne peut goûter après réflexion. Elle ne sépare pas volontiers ce qui fut spontané de ce qui sera réfléchi. Elle n’admire tout à fait que lors­qu’elle a trouvé des raisons solides et universelles de son plaisir ; et la recherche de ces raisons l’a conduite jadis, comme il arrive d’abord aux anciens, à distinguer très soigneusement l’art de dire du dire même.
Il n’est pas étonnant (me soufflait encore ma rêverie), que dans un pays assez peu crédule, ce discernement se soit imposé. Le sentiment et le culte de la forme m’apparurent alors, des passions de l’esprit qui ne se dégagent que de ses résistances. Le doute mène à la forme, me disais-je, en raccourci…

Repensant alors à celui que je quittais, et dont rien n’est plus connu que son amour de l’art classique, si ce n’est le scepticisme extrême qu’il professait, car il était le doute en personne, il me vint un soupçon qu’il existât quelque liaison assez cachée, mais fort séduisante, entre ce culte de la forme et cette tournure critique et sceptique de l’esprit.
La crédulité, pensai-je, n’est pas difficile. Elle consiste à ne pas l’être. Il lui suffit d’être ravie. Elle s’emporte dans les impressions, les enchantements, et toute dans l’instant même, elle appelle la surprise, le prodige, l’excès, la merveille et la nouveauté. Mais un temps vient, quoiqu’il ne vienne pas pour tout le monde, que l’état plus délié des esprits leur suggère d’être exigeants. De même que les doctrines et les philosophies qui se proposent sans preuves trouvent dans la suite des temps plus de mal à se faire croire, et suscitent plus d’objections tellement qu’à la fin on ne retienne plus pour vrai que ce qui est vérifiable, ainsi va-t-il dans l’ordre des arts. Au doute philosophique ou scientifique, vient à correspondre une manière de doute littéraire.
Mais comment assurer les ouvrages contre les retours de la réflexion, et comment les fortifier contre le sentiment de l’arbitraire ? — Par l’arbitraire même, par l’arbitraire organisé et décrété. Contre les écarts personnels, contre la surabondance et la confusion et, en somme, contre la fantaisie absolue, — de sceptiques créateurs, créateurs à leur manière, ont institué le système des conventions. Les conventions sont arbitraires, ou du moins se donnent pour telles ; or, il n’y a pas de scepticisme possible à l’égard des règles d’un jeu.
Ce mot peut scandaliser. Faire entendre que l’art classique est un art qui s’oriente vers l’idéal du jeu, tant il est conscient de soi-même, et tant il préserve à la fois la rigueur et la liberté, c’est sans doute choquer ; mais ce n’est, je l’espère, que choquer un instant, le temps même qu’il vous souvienne que la perfection chez les hommes ne consiste et ne peut consister qu’à remplir exactement une certaine attente que nous nous sommes définie.
L’art classique dit au poète : Tu ne sacrifieras point aux idoles, qui sont les beautés de détail. Tu ne te serviras point de tous les mots, dont il en est de rares et de baroques qui tirent à eux toute l’attention et qui brillent vainement aux dépens de ta pensée. Tu n’éblouiras pas à peu de frais et tu ne spéculeras pas sur l’insolite. Tu ne chercheras point à foudroyer, car tu n’es pas un dieu, quoique tu penses ; mais seulement, communique aux hommes, si tu peux, l’idée d’une perfection d’homme.
L’art classique dit encore bien des choses, mais il est de plus savantes voix que la mienne pour le faire parler. Je me borne à redire après tout le monde, ce qu’il fut, que je résume en peu de mots : Il est admirable, il fut réservé à la France, que sous l’empire de l’intelligence volontaire, un art qui fut le comble de la grâce fût créé, et qu’une aisance supérieure dans le style, une intimité continue des formes avec les pensées, une pudeur délicieuse aient été les fruits étonnants d’une contrainte extraordinaire.
Considérons encore un peu comment ceci s’obtint. On augmenta cruellement le nombre des entraves des Muses. On édicta une restriction très redoutable du nombre de leurs pas et de leurs mouvements naturels. On chargea le poète de chaînes. On l’accabla de défenses bizarres et on lui intima des prohibitions inexplicables. On lui décima con vocabulaire. On fut atroce dans les commandements de la prosodie.
Ceci fait, des règles strictes, et quelquefois absurdes, ayant été promulguées, des conventions tout artificielles ayant été arrêtées, il arriva, Messieurs, ce qui nous émerveille encore, que par l’opération d’une demi-douzaine d’hommes du premier ordre, et par la grâce de quelques salons, naquirent et grandirent ces miracles de pureté, de puissance précise et de vie, ces œuvres incorruptibles, qui nous inclinent malgré nous devant leurs figures parfaites et qui atteignent en déesses un degré de naturel surnaturel.

Messieurs, je ne vous donne point mes déductions imaginaires pour de solides ni de profondes pensées. Ce n’est ici qu’un arrangement de quelques idées que j’eusse désiré tout autre. J’aurais voulu vous composer plus habilement les différents visages de mon illustre prédécesseur et former plus heureusement le tableau de ses grands titres à l’attention de la postérité.
Esprit délicieux et délié jusqu’à l’excès, amant passionné de ce qui fut de plus beau en tous les genres, et toutefois ami des hommes, il restera dans l’Histoire de nos Lettres celui qui a rappelé à notre temps la relation remarquable et singulière que j’ai essayé de vous exprimer, entre l’indépendance de la pensée, le système d’art le plus rigoureux et le plus pur qui jamais ait été conçu, et notre nation même, libre et créatrice.