Le philosophe musicien

Par Anne Brassié

Il est des livres qu’on attendait, qui répondent à vos questions et vous rendent la sérénité. La Pensée catholique de Jean-Sébastien Bach – La Messe en si est l’un de ces trésors. Maxence Caron, son auteur, est agrégé de philosophie et pianiste. Dans son œuvre déjà importante, sa foi catholique et son esprit philosophique se répondent dans un dialogue assez éblouissant que je laisserai à d’autres le soin de présenter. Son étude de la Messe en si de Bach, l’une de ses dernières œuvres, est enrichissante à plus d’un titre. Dès les prémices de sa réflexion sur l’art nous sentons que nous nous éloignons des bêtises contemporaines : « Pour Bach, l’art n’est pas d’abord l’expression de la Beauté, mais le dépôt de la Vérité. L’art n’exprime la Beauté que parce que cette dernière est le résultat de la présence de la Vérité dans le créé. » L’art est sacré, il nous relie à Dieu, a déclaré l’auteur sur Radio Courtoisie.

Œuvre non commandée, œuvre écrite avec ses dernières forces avant de devenir aveugle, La Messe en si est l’expression musicale de la foi catholique de Bach qui peut enfin s’affirmer catholique après avoir écrit tant de chants luthériens, travaillant en pays luthérien, pour des princes luthériens. La glorieuse musique sur le verset du Credo « Et in unam sanctam catholicam ecclesiam » en est la preuve. Cette Eglise, écrit Maxence Caron, est « une et sainte, ce que le luthérianisme vient de contester avec brutalité et ce que nous voyons ici Bach affirmer avec une force insoupçonnée. L’Eglise est une : elle a un chef, le Christ, sommet du Corps, mais pour fixer l’unité terrestre elle doit avoir un unique Pasteur, le Pape, Papauté dont le Christ a voulu donner l’apostolat à saint Pierre. Le luthérianisme proclame haut que l’unique chef de l’Eglise est le Christ – un chef qu’ils n’écoutent pas beaucoup car, de ce fait, qu’en est-il de la parole de Jésus à saint Pierre, de la charge à ce dernier conférée -, et se sursatisfait visiblement à l’idée que l’unité ne soit que céleste, car la démultiplication des églises réformées, des courants subjectifs et des sectes que la Réforme provoque en toute absence de scrupules malgré la prière sans ambiguïté du Christ dans l’Evangile de saint Jean – ut unum sint – (…), cette diversification dans l’indéfini va à l’encontre de tous les principes de l’Evangile. Pas de charité sans unité… Il est bien inutile d’abolir les Sacrements et de les remplacer par le principe sola Scriptura si c’est pour si mal lire les Ecritures et y voir des cercles quand elles exposent des figures rectangles… Ainsi la sainteté de l’Eglise est incontestable il ne faut pas confondre l’Eglise et les hommes d’Eglise qui, comme tout homme, sont faillibles. L’Eglise ne dépend pas dogmatiquement des hommes, ce pourquoi son langage ex cathedra est infaillible, et il est un fait que s’il s’est approfondi, il n’a cependant jamais changé ; s’il y a bien une réalité qui ne change pas c’est bien la Vérité. Ridicule celui qui prétend appartenir à une instance de Vérité et qui professe la nécessité du changement. Il est un domaine où il n’y a que les imbéciles qui changent d’avis, celui de la Vérité ». On voit que notre philosophe musicien sait aussi manier l’épée et toucher tous les petits réformateurs qui se transforment en autant de petits papes qu’il y a de clochers en France !

Pour la seule gloire de Dieu

Bach compose soli Deo gloria (pour la seule gloire de Dieu) et « c’est dans la Messe en si, écrit l’auteur, que sa pensée devient lisible pleinement catholique, désignant la Messe comme le lieu de Dieu Lui-même, ce lieu qui empli de Dieu, en l’abandon de l’homme aux Sacrements qui sont les canaux de l’Esprit-Saint, dans cet abandon assumé par tout homme fort de la sagesse de la foi, conduit en laissant faire la grâce du Principe et en s’abandonnant à son initiative, conduit jusques à Dieu en Dieu par Dieu. Magistrale et unique union de la pensée de l’artiste avec celle de son Créateur, la Messe en si mineur composée et regardée par Bach dans l’esprit qu’il s’agissait de sa dernière œuvre et de son testament, est le chef-d’œuvre incomparable où, ne se contentant pas de faire agir le contrepoint uniquement en interne dans l’écriture musicale, le grand homme déploie ce contrepoint à d’autres niveaux, littéraires, liturgiques, théologiques, philosophiques, métaphysiques, entremêlant ainsi, avec le plus inouï génie le Sens, la musique et les mots. »

Ceux qui aiment Bah approfondiront cette admiration et ceux qui croyaient ne pas l’aimer en le traitant de machine à coudre ou d’esprit trop mathématique réaliseront combien Bach peut être charnel et mélodieux. Il fut d’ailleurs très attaqué par les fidèles luthériens pour son excès de faste et son excès de sensibilité qui, selon eux, ne convenaient pas à un temple. Ils liront de belles pages sur l’esthétique catholique qui n’est pas une esthétique de sécheresse. Quand on chante ad majorem Dei gloriam on ne compte pas ses notes avec petitesse. Ils comprendront pourquoi les chœurs se succèdent : ce sont les chœurs des anges et ceux des hommes. Ils comprendront pourquoi certaines notes sont si longues. « Bach aimait dire qu’il exigeait de ses chanteurs, par l’enchaînement de telles arias, que ces derniers prissent une respiration si profonde que leurs poumons fussent ainsi tout emplis de Dieu avant que de Le prononcer et Le louer… Le souffle au service de Celui qui le donne est en soi, dans sa forme même, une prière de louange envers celui qui rend possible que nous puissions avoir un souffle pour le louer. »

Voir, par les temps qui courent, réaffirmer aussi intelligemment comment s’entremêlent le génie et le catholicisme, apporte une paix et un bonheur dont nous devons remercier Maxence Caron.

A. B.

– Maxence Caron, La pensée catholique de Jean-Sébastien Bach, la Messe en si, Via Romana