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Maxence Caron interrogé dans « Monde et Vie »

par admin, juin, 2010

Il y a du nouveau en philosophie. Le personnage s’appelle Maxence Caron. Il a été distingué par l’Académie française. il a juste passé les trente ans. et il estime que, depuis toujours, « la Vérité fait peur » aux philosophes, qui confinent leur pensée dans l’immanence au lieu de confronter leur élan intérieur à la nécessaire transcendance, qui se dévoiler pourtant dans l’acte même de la pensée. Qu’appelle-t-on penser? demandait Heidegger au tournant des années cinquante. Sans se laisser démonter par le caractère radical de cette question, Maxence Caron propose de considérer que l’acte de penser « est une expérience intérieure qui s’apparente en son sommet à l’oraison ». Il publie coup sur coup deux livres, l’un aux Ed. du Cerf, La Vérité captive, sous titré De la philosophie ; l’autre aux Ed. Séguier, est une échappée belle dans le monde de l’art, où tout naturellement Maxence Caron retrouve à l’oeuvre la puissance de l’esprit. Entretien avec le jeune artiste et penseur.

Monde et Vie : Maxence Caron, vous avez juste passé la trentaine et vous êtes déjà à la tête de ce que l’on peut appeler tranquillement une œuvre philosophique. Votre dernier ouvrage, aux Editions du Cerf, La vérité captive – De la philosophie, fait plus de 1000 pages. Il est paradoxalement beaucoup plus court que la thèse que vous avez consacrée à Heidegger et pour laquelle, vous avez reçu un prix de l’Académie française. Mais comme le notait Bergson, les pensées authentiques « se ramassent toujours en un point unique ». Comment préciseriez-vous en quelques mots votre intention fondamentale en tant que philosophe ?

Maxence Caron : Si je pouvais d’un mot résumer le monde, et en une formule un cosmos, à nul ne serait infligé, et encore moins à moi-même, un nombre de pages supérieur à celui qu’il faut pour inscrire un titre, avec l’espoir que ce lecteur idéal existe dont l’esprit, remontant avant Babel, puisse entendre résonner les raisons vibrant à même une poignée de lettres. Il y a le livre, et je ne peux faire ici que quelques déclarations générales, précédées d’un aphorisme liminaire, dont la pensée pour le coup se ramassera dans cette incaduque assertion : le temps de la pensée n’est pas celui de l’espace de la presse ; et, puisque vous évoquez Bergson, s’il est peut-être vrai qu’une pensée authentique se rassemble en un point, étant entendu que ce dernier est assez fuyant pour que son expression vaille une vie de finitude à le rechercher, il est également vrai qu’on ne saurait changer la platitude de l’espace mensurable avec l’épaisseur propre à la durée vécue.

La pensée est une expérience intérieure profonde qui s’apparente en son sommet à l’oraison, et elle ne peut en rien être résumée. Une pensée que l’on peut résumer a d’emblée pour patronyme un « -isme » quelconque, et relève ainsi de la subjectivité ou de l’idéologie. En ce cas, elle est inopérante, et, quelle que soit son influence, n’a pas de rapport avec la Vérité. Ce qui me conduit à l’une des lignes directrices de ce qui se déroule en mes pages : il ne s’y agit aucunement d’une philosophie parmi d’autres, d’une opinion de plus, d’ajouter mon avis ou ma conception du monde, mais de penser au sens le plus puissant de ce terme, soit de rejoindre, en suspendant toute présupposition, la condition de possibilité suprême selon laquelle il est possible même de penser, de parler, de philosopher, d’agir. Cette démarche qui consiste à remonter d’un phénomène jusques à sa condition de possibilité est pratiquée en ce système nouveau de la philosophie avec une radicalité qui n’a jamais été mise en œuvre par la philosophie.

Et j’en viens à la deuxième ligne directrice : ce qui en nous est constamment à l’œuvre, l’être réflexif, et notamment constitue la condition de toute activité cognitive, est ce qui n’a pas été pris en considération par celui qui fait pourtant profession de s’y installer et entend se distinguer par là de tous, le philosophe. Lui qui appose sur toute réalité le verni du recul ou de la rétrocession afin qu’une réalité puisse livrer son sens, ne fait qu’enfermer le sens du sens à mesure qu’il ne réfléchit pas sur l’être réflexif lui-même et qu’il ne pense pas la pensée. Certains se demandent, comme Heidegger : « qu’appelle-t-on penser ? », mais s’interdisent de trouver la teneur et la tenue du fond qui seule rend possible à la pensée de penser, et d’être ce comportement réflexif. La solution heideggerienne est insuffisante. Je lui ai donné par ailleurs sa chance.

Il y a dans la philosophie obvie une crainte de rencontrer la Vérité qu’elle fait profession de chercher, une crainte semblable à celle d’Adam se cachant de Dieu, une angoisse devant sa Transcendance, et un repli inconscient puis conscient dans l’immanence. Toute la philosophie qui a refusé de séjourner dans l’élément de Transcendance – c’est-à-dire toute la philosophie à l’exception de celle qui se meut naturellement et sans artificielle distinction, en unité théologique, de saint Paul à saint Thomas inclus – a fui devant la Vérité, se contentant d’aménager l’immanence en prenant appui sur le mouvement accordé par l’action du divin sur le monde, divinité dont elle a fini par se passer une fois obtenu ce qu’elle voulait : une caution pour l’immanence. La question de la réflexivité et la question de la Transcendance du Principe sont toutes deux imbriquées et suivent la même destinée historique : on néglige simultanément l’une et l’autre. Car le fond de la réflexivité humaine, qui fait l’homme distant de l’objet pour pouvoir en obtenir une pleine visibilité intérieure, est traversé par un élément de pure transcendance que l’humain ne choisit pas, mais dans lequel il se trouve, et cette intime transcendance qui le dépasse est la présence en lui de Dieu lui transmettant son image, une part de sa Différence fondamentale. Négliger la Différence fondamentale de la Transcendance de Dieu, c’est négliger la réflexivité à l’œuvre dans l’homme, et négliger cette dernière est s’interdire toute considération de la première. Dès lors il n’est pas étonnant que, la philosophie ayant constamment évacué la question de la condition de possibilité de l’être-réflexif, n’ait jamais voulu trouver le sens constituant de la fondamentale Différence divine. La philosophie rend la Vérité captive d’un double refoulement dont il faut remonter la pente afin d’éclaircir l’ontologie trinitaire qu’elle dissimule au point de créer le cadre morbide au sein duquel une époque comme la nôtre, la plus ahurie de l’histoire, a pu établir les quartiers de sa ténèbre.

Vous stigmatisez « le nihilisme européen », ou ce que vous appelez vous-même la « misosophie », ou « l’outre-modernité »…

MC : Je n’en suis point du tout à gloser sur le nihilisme européen, je laisse la chose aux nouveaux réactionnaires, qui découvrent aujourd’hui en chœur ce que d’autres ont dit depuis longtemps qu’on insultait il y a plusieurs décennies. La misosophie n’est pas le nihilisme européen, elle est une autre dimension. L’ère du nihilisme est achevée, et l’histoire est entrée imperceptiblement en une nouvelle ère : non plus le relativisme niveleur, mais la valorisation de la laideur, non plus l’équivalence des pôles « bien » et « mal » mais l’indifférenciation au service d’une vilenie dominatrice. Ne sera choisi que ce qui est nul ; la beauté et toute valeur créatrice seront sapées, et par les tenants mêmes du conservatisme culturel, grands ignorants, vieux envieux acteurs comme les autres de la défaite volontaire. La situation n’est plus nihiliste, elle est misosophe, elle n’est plus d’indistinction mais de haine. Et de même que l’on insultait il y a cinquante ans les quelques penseurs dénonçant le nihilisme pour les aduler dès que phénomène passé, on me malmène aujourd’hui pour avoir su discerner cette gangrène nouvelle. Car l’humanité se situe dans cette maladie et ne veut pas en entendre parler, elle fustige donc celui qui en fait description comme les esclaves pestant contre les libres sonorités de mon roman-sonate, Microcéphalopolis, pétri pour irriter les maux des consciences. Dans quelques années il sera succès, non pas parce que l’on sera sorti de cette crise sans précédent, mais parce que seront nombreux ceux qui désireront d’en sortir. Lorsque l’on est malade depuis longtemps, l’on accepte avec grâce d’entendre le diagnostic.

Quant à la philosophie, elle ne vit plus que d’un unique préjugé, n’acceptant plus comme valeur principielle, depuis deux siècles, que ce qui est mouvant, mobile, fluide, refusant tout ce qui relève de la substance, de l’éternité, de la vérité. Elle n’est plus qu’un héraclitéisme de masse.

Vous êtes un spécialiste incontesté de la philosophie allemande en général, avec plusieurs livres sur Hegel et un livre capital sur Heidegger, dont je crois que l’on peut dire qu’il représente la seule synthèse existante en langue française. Pourtant, et de manière originale, vous faites intervenir les poètes, et notamment Hölderlin et Mallarmé, qui jouissent d’une réputation non usurpée d’obscurité. En quoi apparaissent-ils à vos yeux comme préfigurateurs de la « misosophie » ?

MC : Le Système nouveau de la philosophie et de son histoire remonte à l’origine de la pensée, et à cette origine, il n’y a pas de distinction entre philosophie, art et littérature. Le livre de philosophie parle de littérature et est écrit comme un livre de littérature. Ainsi La Vérité captive est-il inauguré par une description qui relève de l’écriture romanesque et s’achève-il par un poëme, l’ensemble encadrant 1°) la présentation du système pendant plusieurs centaines de pages en un style qui multiple les registres, et 2°) l’histoire de la philosophie en des lectures qui ne sont pas présentées de manière académique tout en demeurant au plus près de ce qu’elles lisent. La communauté des arts et des lettres au sein de la musique de la pensée est une manière de manifester analogiquement la symphonie trinitaire qui doit être l’objet de toute vie du cœur, de l’âme ou de l’esprit.

Hölderlin et Mallarmé interviennent dans La Vérité captive car ils sont tous deux porteurs d’une décision spéculative dont la force infuse tous les artistes et penseurs suivants, imprimant à l’histoire un caractère dont le phénomène immanentiste est aujourd’hui parfaitement visible. Pour faire très vite, ils ont tous les deux refusé la Transcendance dans l’art et dans la pensée, alors qu’ils étaient en pleine conscience de son pouvoir ontologiquement recteur. Les plus importants tenants de l’immanentisme selon lesquels notre époque s’est dessinée, ne sont pas forcément les noms les plus attendus : Feuerbach, Marx, Nietzsche, etc. L’essentiel est de remonter aux décisions historiques précises et parfois secrètes dont sont sorties les générations. Le jeu d’influences n’est qu’une surface par rapport à l’impact sourd d’une décision dont le nuage se répand. Un penseur ou poëte prend sa décision en conséquence d’un processus qui le précède et dont il tente de résoudre la contradiction, ce qu’il pourrait accomplir s’il assumait l’ontologie trinitaire de la pensée de la Différence fondamentale, mais ce qu’il ne peut pas, provoquant dès lors la réaction en chaîne qui conduit à l’outre-modernité.

Vous publiez ces jours-ci chez Séguier, un recueil intitulé Pages, et sous-titré Le Sens, la musique et les mots. Vous êtes vous-même un pianiste aguerri, mais la musique a-t-elle une part dans votre oeuvre ? Pensez-vous que, sans parole, on puisse aussi dire le réel ?

MC : La musique est essentielle à mon œuvre mais elle n’est pas capable ontologiquement de fournir à elle seule le Sens. Elle n’est pas indépendante des mots. C’est pourquoi le livre que vous mentionnez, Pages – Le Sens, la musique et les mots, montre la musique comme s’accomplissant pleinement quand elle unit à soi le Sens, notamment dans la symphonie telle qu’elle apparaît avec Beethoven qui en fait un monde plein de la pensée du compositeur, un monde empli de mots et pensers écrits en notes. Ce nouveau livre montre, à la base et au sommet les œuvres de Bruckner et Bach comme des paroles adressées à Dieu, mêlant à la perfection le Sens, la musique et les mots. La littérature vient par les yeux et la musique par l’oreille jusques à la pensée. Mais l’écriture et les mots portent en eux-mêmes la musique. La littérature renaîtra lorsque l’écrivain comprendra que ses mots doivent être pris à la source même d’un bouillonnement originel qui est la formulation vibratoire même de la pensée, ce à quoi Rimbaud, à qui est consacré un chapitre dans Pages, disait assister : l’éclosion de sa pensée. Dans cette éclosion, il y a la vision du lieu substantiel d’où vient l’éclosion, soit la vibration fondamentale, la base harmonique, et il y a ce qui éclot de cette base, c’est-à-dire la mélodie ; l’ensemble est une phrase qui montre le Sens en disant la musique et les mots. Il n’y a pas de littérature véritable qui ne dise conjointement ces trois réalités, et Pages dit cette communion, dans ce style unitif, en écrivant les musiciens et les poëtes.

Propos recueillis par Guillaume de Tanoüarn, janvier 2010