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Jacques Maritain : « Le secret de Léon Bloy »

par admin, juillet, 2010

Jacques MARITAIN


Le secret de Léon Bloy

Les livres de Léon Bloy exercent sur certaines âmes une influence que l’art ou le génie ne suffisent pas à expliquer. Pour tourner les cœurs vers Dieu, il faut autre chose que la plus magnifique éloquence. Quel est donc le secret de Léon Bloy ? Inutile de chercher longtemps, il me l’a donné lui-même :

Voici mon secret pour écrire les livres qui te plaisent :

C’est de chérir de toute mon âme – au point de donner ma vie – les âmes telles que la tienne – connues ou inconnues – appelées à me lire un jour.

« Beatius est magis dare quam accipere. » – Le Mendiant ingrat a un besoin infini de donner. S’il était riche, tout l’or du monde ne suffirait pas à sa munificence : ne pouvant pas nourrir avec les richesses d’iniquité tout un peuple de pauvres, il se donne lui-même, avec une extrême abondance ; il écrit pour se donner. Et sa pire amertume est sans doute que, parmi ses contemporains, si peu veuillent recevoir ce qui leur est offert avec tant d’amour. Il n’y a qu’un moyen d’agir sur les hommes : c’est de désirer d’un grand désir leur servir de nourriture. Et c’est en cela, je crois, que ce pauvre serviteur de Jésus imite le mieux son Maître.

Cette générosité et cette tendresse, qui le singularisent si cruellement dans nos temps de dureté froide et impie, Bloy en fait largesse de toutes manières. On parle toujours de ceux que fouaille son effroyable polémique (laquelle porte beaucoup moins, je le note en passant, sur tel ou tel fait matériel que sur les déviations intérieures ou les défaillances d’âme, qu’il devine avec un instinct terriblement sûr) ; on oublie ceux qu’il défend, même parmi les modernes : Hello, Verlaine, Villiers, sans parler de Rictus et de Rosenfeld ! Sa violence n’est que la face inverse de son amour, – de son amour pour la Vérité, c’est-à-dire pour la Personne du Sauveur. Partout où il voit quelqu’un souffrir injustice, il s’élance vers lui : Christophe Colomb, Marie-Antoinette, Louis XVII, la très noble Mélanie ; les Juifs, détenteurs, malgré leur crime et leur perfidie, des promesses de Dieu qui sont sans repentance ; le Pauvre enfin, le Pauvre et la Pauvreté qu’il chérit tous deux à cause du Pauvre par excellence ; et infiniment au-dessus de tout, Notre-Dame, la Reine du monde, qui pleure et qu’on n’écoute pas, – tous ont reçu son témoignage. Le secret de Bloy, c’est une extraordinaire dilection pour les âmes, un amour qu’auraient seuls pu comprendre ces tendres hommes du Moyen Âge, qui étaient doux comme il est doux et qui aimaient les Larmes comme il les aime. Car « on pleure beaucoup dans sa maison ». « Seigneur, je pleure très souvent. Est-ce de tristesse en songeant à ce que je souffre ? Est-ce de joie en me souvenant de vous ? » Qui ne comprend pas cela ne comprend rien à son œuvre, et spécialement au livre sur Napoléon qui paraîtra ces jours-ci, et qui n’est, selon moi, que l’étonnante expression du plus profond et du plus généreux amour des Âmes, à l’occasion d’une âme où son âme s’est regardée.

Nous ne pouvons rien donner que nous n’ayons reçu, étant à l’image de Celui qui reçoit tout de son Père. C’est pourquoi plus on donne, plus on a besoin de recevoir, plus on est mendiant ; et c’est aussi pourquoi il n’y a que les pauvres qui donnent. Bloy est un terrible mendiant, qui ne souffre pas la médiocrité dans les hommes, et que Dieu ne contentera qu’avec le martyre et la vision de sa Gloire. On dirait parfois que, dans son désir de la bienheureuse vision, il ferme volontairement les yeux aux lumières ordinaires, et qu’il préfère marcher à tâtons vers le pur éblouissement. Cette impatience mystique est, à mon avis, à la source même de l’art de Léon Bloy.

Il s’agit pour lui, avant tout, de « donner l’idée et l’impression du mystère », c’est-à-dire de notre impuissance à voir en face la lumière qui nous éclaire, et de donner en même temps, par la plus somptueuse floraison d’images, une similitude sensible de cette Vérité dont nous n’avons pas encore l’intuition et que nous ne connaissons que per speculum in aenigmate. « Il est indispensable, dit-il, que la Vérité soit dans la Gloire. La splendeur du style n’est pas un luxe, c’est une nécessité. » Tout son art est animé par la passion de voir ; c’est parce que le sens est intuitif que l’imagination sensible y tient une place si prépondérante. Il ne faut pas prendre Léon Bloy pour un théologien ou pour un docteur ; c’est un imagier, un enlumineur, un peintre de verrières resplendissantes. Non ! C’est un pèlerin du Saint Tombeau. « Si l’Art est dans mon bagage, tant pis pour moi ! Il ne me reste que l’expédient de mettre au service de la Vérité ce qui m’a été donné par le Mensonge. Ressource précaire et dangereuse, car le propre de l’Art, c’est de façonner des Dieux ! » – « Je suis bonnement un pauvre homme qui cherche son Dieu, en l’appelant avec des sanglots par tous les chemins… »

Il n’en est pas moins vrai que ce pauvre homme est un des plus grands écrivains français, un des plus hauts parmi les artistes de génie, un de ceux à qui Dieu a départi le plus royalement ces dons exceptionnels qui sont dans notre nature comme un écho de sa Parole. Mais cet Art indomptable et faiseur de dieux, il l’a réduit à l’obéissance de la Foi, à la discipline de la Vérité révélée, au service de la sainte Église. « La vérité bien nette et qui éclate dans tous mes livres, c’est que je n’écris que pour Dieu. » Il est tout le contraire d’un anarchiste haïssant « les bourgeois » ; il est un chrétien qui hait le Bourgeois, c’est-à-dire, pour qui sait comprendre, un des noms modernes du vieil Ennemi. Catholique et latin, il a en horreur le désordre, le déséquilibre, le sentimentalisme, l’esprit protestant et révolutionnaire. « J’écris les choses les plus véhémentes avec un grand calme. La rage est impuissante et convient surtout aux révoltés. Or, je suis un justicier obéissant. » Il place au-dessus de tout la fidélité absolue à la vérité surnaturelle. « Trop de science humaine et trop peu de science divine », dit-il en parlant de Villiers de l’Isle-Adam. C’est la même impression que pour Edgar Poe. « Ces poètes ne priaient pas et leur mépris, éloquent parfois, n’est que l’amertume de leur impatience terrestre. Ils sont pleins de terre comme les idoles. »

Tout cela peut expliquer comment Léon Bloy exerce sur les publicains une si merveilleuse influence. C’est eux que vise son rouvre, bien plus que les catholiques. Il y a des âmes périssantes qui cherchent la Beauté dans les ténèbres, et que l’apologétique de Coppée ou de Marc Sangnier ferait fuir avec horreur. Bien plus, la pure doctrine elle-même – perle réservée aux fils du royaume – n’agit pas sur de telles âmes, dont la raison est trop alanguie ou déséquilibrée ; enfin la médiocrité d’un grand nombre de prêtres, l’infidélité des catholiques mondains les épouvantent. Bloy, en criant sur les toits, en accablant les tièdes et les avares, en faisant voir et toucher la splendeur de la Foi, inspire à ces pauvres âmes le pressentiment de la gloire de Dieu ; il va les chercher au fond de leur nuit et les attire à la lumière. Mais rien n’agirait, en définitive, sans le secret que j’ai dit. C’est la charité de ce prétendu pamphlétaire, c’est son amour de Dieu et des âmes qui emporte tout. Et une telle action, que la Providence exerce par lui, le console sans doute un peu de ses longues douleurs, car celui qui donne ainsi des âmes à Dieu doit être un ami de Dieu. « Ami de Dieu ! » s’écrie-t-il. « Je suis sur le point de sangloter quand j’y pense. On ne sait plus sur quel billot mettre sa tête, on ne sait plus où on est, on ne sait plus où il faut aller, on voudrait s’arracher le cœur, tant il brûle, et on ne peut pas regarder une créature sans trembler d’amour. On voudrait se traîner sur les genoux, d’église en église, des poissons pourris pendus au cou, comme disait la sublime Angèle. Et quand on sort de ces églises après des heures où on a parlé à Dieu comme un amoureux à une amoureuse, on se voit tel que les pauvres bonshommes si mal dessinés et si mal peints des chemins de croix, marchant et gesticulant avec piété dans des fonds d’or. Toutes les pensées qu’on ne savait pas, séquestrées jusqu’alors dans les cavernes du cœur, accourent ensemble ainsi que des vierges mutilées, aveugles, affamées, nues et sanglotantes. Ah ! certes, en de tels instants, le plus atroce de tous les martyres serait choisi – avec quels transports !… »

Jacques MARITAIN, 1912.