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« L’Insolent. Le nouveau roman de Maxence Caron », par Jean-Jacques Flammang

par admin, mai, 2012

« L’homme sans Dieu est si misérable »

A propos du nouveau roman de Maxence Caron [1]

L’insolent, c’est le titre du nouveau roman que Maxence Caron vient de publier. Il figure parmi les nombreuses publications philosophiques, musicologiques et littéraires de ce jeune auteur surdoué dont nous avions ici même présenté La Vérité captive, signalée à l’époque comme « la plus riche œuvre philosophique publiée ces dernières décennies »[2]. De L’insolent nous pourrions dire, si nos connaissances littéraires étaient plus étendues, qu’il est sans doute le plus insolent roman écrit ces dernières décennies, car il s’y manifeste à chacune de ses 602 pages cette liberté de l’insolence mystique si caractéristique de cette nouvelle étoile Maxence Caron qui « regarde la Vérité afin de rire avec insolence de ce qui n’est pas elle et d’aimer au contraire tout ce qui exprime cette Vérité ».

Ayant jeté son éclairante lumière misanthrope sur ce qu’il conçoit comme enfer et purgatoire, Maxence Caron mène son lecteur au paradis « où l’âme fait mémoire de ce qu’elle contient et dont la décision la dépasse ».

Donc d’abord l’enfer, ou La dernière nuit de Walpurgis, titre de la première partie de ce roman qui pour Alceste le misanthrope commente le monde intellectuel de la « Franconnerie » actuelle, gouvernée encore par Oskar Zyzhicks, personnage qui avait déjà droit aux acerbes critiques dans « Microcéphalopolis », l’autre roman de notre auteur.

  L’insolent Maxence Caron nous fait savoir au sujet d’Onfray, le populaire philosophe athée à la mode, rebaptisé pour l’occasion Mick L. Koonfray : « si tel intergalactique crétin se mêle de raisonner, ses conclusions sont fausses apodictiquement. Par conséquent, en vertu du principe de contradiction, les propositions contraires aux idéologiques conclusions du crétin sont vraies. Aussi pouvons-nous voir ici en toute sérénité l’effondrement des philosophoncules et prononcer de cet effondrement l’ultime formule : Dieu existe, parce que Mick L. Koonfray ne l’a pas rencontré. »

La « Gagadémie franconne » « dont la spécialité consiste à élire chaque fois toujours plus imbécile qu’eux afin de ne pas avoir à se faire subir, individuellement ou en masse, la douleur qu’une figure prestigieuse infligerait à leur piètre ombilic par l’effet d’une simple comparaison peu flatteuse » compte parmi ses rangs le philosophe catholique Jean-Luc Marion que notre insolent auteur portraite sous le nom de Jean-Marc Culon. « Ce plus infatué babouin des jungles pseudo-littéraires » fait pénétrer « les tics des idéologies outre-mondernes dans la pensée véritable en se servant du vernis de la pensée chrétienne. » Et Maxence Caron d’avertir son lecteur Alceste : « Les manigances de ce petit monsieur eussent été plus périlleuses si elles n’avaient été par nos soins manifestées comme l’illustration d’un symptôme d’endémique rachitisme conceptuel ». De fait, notre auteur s’était attaché à cette tâche, en libérant La Vérité captive de cette pensée de la donation sans donateur, « qui de manière sacrilège, puisqu’elle se sert du domaine sacré pour infuser l’horreur immanentiste, fait le lit des idéologies d’outre-modernité ».

Maxence Caron se souvient aussi des critiques que son œuvre philosophique – à notre avis magistrale – a dû subir de la part d’un « vilain coureur de fond » de Jean-Marc Culon, à savoir Jean-Lie Crête-Vain, autrement dit Jean-Louis Chrétien, « un grand enfant qui donne des leçons dont parfois, à force de recopier les autres, il sort une belle chose, avant que l’on ne retombe dans le susurrement auquel l’oblige sa totale incapacité à penser. » Au dire de Caron « ce vieillard n’étonne guère : à soixante ans, il fait toujours des dissertations », alors que lui, Maxence Caron, avait écrit, comme il le rappelle, à trente ans « un ouvrage qui osait penser ce dont Crête-Vain n’avait pas encore espéré imaginer sa plume capable en termes de profondeur et de radicalité ».

Ces quelques citations donnent une idée de cette première partie du roman : une espèce de panorama de ce qui se pense de nos jours en France, entrecoupé d’éléments autobiographiques qui donnent des clés pour comprendre et l’œuvre de ce génie qu’est Caron, et la situation philosophico-esthético-culturelle contemporaine.

A côté des auteurs déjà cités on trouve dans cette dernière nuit de Walpurgis des réflexions insolentes sur les écrivains Schmitt et Despentes, les philosophes Brague et Ferry, sur l’art con(temporain), l’athéisme esthétique et l’athéisme tout court. Avant de quitter ce spectacle des ténèbres pour s’aventurer dans le purgatoire, l’insolent Caron fait encore pour son Alceste une autre preuve de l’existence de Dieu par le ridicule de ceux qui la contestent : « ils sont tellement laids et tellement inférieurs, ils sont tellement plus imbéciles que le plus imbécile trouvé parmi les hommes pieux … Au moins un homme pieux a-t-il devant l’intelligence une exigence qui le dépasse et l’appelle à une attentive contemplation, même très limité, il est intelligent de ce qu’il connaît fleurir en lui – et un athée est imperméable à ces perspectives de croissance ouvertes à tous les humbles ».

Passons à la deuxième partie du roman, Le Choeur symbolique. C’est par la musique qu’Alceste, et donc le lecteur, est purifié. En compagnie de Liszt, de Schubert, de Beethoven et de Bach se découvre la vérité essentielle sur la quête de Dieu : la Croix. « Car Dieu seul peut conduire à Dieu en donnant Dieu Lui-Même comme médiation vers Lui-Même. » On a rarement lu dans un roman une si profonde interprétation de la Faust-Symphonie et de la Sonate en si mineur de Liszt, « l’un des plus grands penseurs musicaux de l’histoire ». Des pages exaltantes redonnent à ce compositeur toute sa valeur de guide, à lui pour qui la musique est « le lieu où se dit la quintessente médiation entre l’Absolu et l’homme ».

De Pages, un recueil d’articles, et de La Pensée catholique de Jean-Sébastien Bach, une interprétation philosophico-théologique de l’œuvre de Bach à partir d’une analyse détaillée de sa Messe en si, on connaît les originales présentations caroniennes des œuvres de musique classique, manifestant le Sens premier et ultime et purifiant ainsi celui qui se met à leur écoute.  Elles sont reprises et développées ici pour préparer l’accès au paradis, décrit par Maxence Caron dans la dernière partie de son roman : Le Choeur mystique. Alceste y apprend l’essentiel de cette insolence mystique que doit cultiver un misanthrope « anarchiste de droit divin ».

Selon Maxence Caron qui se fait précepteur d’Alceste, le misanthrope n’aime pas « l’homme qui se fait centre et dont il ne voit que les affligeantes ridicules », en revanche il est « amoureux de l’image de Soi que la Vérité inscrit au cœur de l’humain dès lors contemplé excentrique. »

 Reprenant un thème qui lui est cher, la relation entre foi et raison, notre insolent auteur n’hésite pas à affirmer et à en donner la preuve que « la philosophie est toujours déjà christianisme », car, véritable, elle nous fait regarder, pour ressaisir notre réflexivité en son origine, « la Différence fondamentale et son franchissement pour que la réflexivité soit ».

Pour le misanthrope « la réflexivité et l’Absolu ne sont pas des réalités à prouver, ils n’ont pas à faire leur preuve : je pense, et l’être est, si que réflexivité et Absolu sont d’abord l’omniprécédence ouvrant la question même que l’on peut leur poser ».

On est loin ici du seul système « que pour soi la minuscule et contemporaine cérébralité accepte », cette vulgarisation de la fort épaisse vulgarisation stoïcienne de l’œuvre d’Aristote, « déguisée en aristocratisme comme des moustiques le fussent en papillons, mais destinée aux masses et qui existe en s’employant de penser le moins possible : le système spinoziste ».  Non, Caron n’entre pas comme le moderne-outre-sage « dans la bulle carrée du stoïco-dandysme spinozocoïdal » pour lutter contre les métamorphoses de sa dépression « en tentant d’aimer une gratuité sans visage ».

C’est plutôt à la lecture de Chateaubriand et de saint Augustin qu’il invite son Alceste, avant de lui donner ses « dix tableaux sur le Visage de l’Invisible ».

 Ces tableaux montrent le sens de la Bible, invitent à contempler la Nativité et à méditer la Trinité. Ils réfèrent à la Mère de Dieu, à l’Eucharistie, à la Mort et à la Résurrection de Jésus, présentent sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et saint Thomas d’Aquin pour parler de la relation entre foi et raison, de Eglise et de sa doctrine sociale, de la politique et de l’Etat qui doit « conduire chaque homme à se trouver, demeurer en soi et prier, dans cet anarchisme de droit divin qu’est l’anarchisme intégral de dévotion envers la Différence fondamentale ».

Mais c’est par des considérations et des conseils poëtiques que se clôt cette longue lettre à Alceste : Paul Claudel et Apollinaire y jouent le rôle principal en compagnie de Stravinsky. Belle lecture de ce vers qui inaugure Alcools : « A la fin tu es las de ce monde ancien », et originale interprétation de l’unique vers du Chantre : « Et l’unique cordeau des trompettes marines. » C’est de la compréhension croisée entre l’art symphonique claudélien et ce poëme d’un seul vers que dépend le destin de la poësie. Pour voir comment, il faudra continuer la lecture de L’Insolent jusqu’à sa dernière page.

Insolent misanthrope ? Oui, car « la nature de l’humain est tellement corrompue, l’homme sans Dieu est si misérable » que de nos propres forces nous ne pouvons qu’être misanthropes. Mais « nous avons beau détester les hommes pour leur bassesse dénuée de tout esprit autocritique et pour leur haine de la Vérité, il n’empêche qu’une fois pris au regard de la Vérité qui est Elle-Même amoureuse prévenance, sans quoi je ne la connaîtrai pas, pris dans ce regard absolu qui vous appelle par votre nom, vous ne pouvez pas ne pas aimer les hommes d’un amour supérieur qui recouvre tout ce que vous pouvez et devez haïr en eux. »

Les 602 pages de L’Insolent initient l’homme de notre outre-modernité à cette insolence mystique qui le reconduit à la source de sa liberté. Là, auprès de la Vérité qui est Trinité, il apprend qu’insolence signifie originellement ce qui est sans cesse nouveau et sans mesure, inhabituel et mystérieux, et il réapprend à rire en Dieu, puisque « Sa Lumière est la Joie, la seule Joie parfaite. »

 P. Jean-Jacques Flammang SCJ


[1] Cf. Maxence CARON : L’insolent. Roman. Les Affranchis, NiL éditions, Paris, 2012, 602 pages. ISBN978-2841-115679.

[2] Cf. Les articles au sujet de Maxence Caron dans la Warte du 3 décembre 2009 et du 18 mars 2010. Voir aussi : Jean-Jacques FLAMMANG : Dieu étant…Diverses perspectives, Clairefontainer Studien Band 8, Clairefontaine, 2012.