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« Les Gendelettres, ou : Propos de boudoir à propos du « Journal » de Maxence Caron », par Romain Debluë

par admin, janvier, 2013

« Nous serons par nos lois les juges des ouvrages,

Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis :

Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis.

Nous chercherons partout à trouver à redire,

Et ne verrons que nous qui sache bien écrire. »

(Molière, Les Femmes savantes, acte III, scène II.)

Les Femmes savantes, Charles Coypel

MARQUISE DE FLUX

MME DE GIRONDE

DUC DE RAMION

CHEVALIER DAMEROZE

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE

Une soirée d’hiver, en quelque appartement de Paris, où la Marquise de Flux donne entre Gendelettres, une réception propices aux vespérales et verbales effluences en lesquelles il est raisonnable d’espérer mainte essentialité.

 

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Puis-je, ma chère Marquise, savoir comment vous parvîntes avec la promptitude habituelle qui vous caractérise, à gagner à dîner la présence de ce merveilleux jeune homme qui, hélas, nous dut jà quitter et dont le dernier volume fait en ce moment, et avec raison, force bruit dans le monde des Lettres ?

MARQUISE DE FLUX : Mon cher Vicomte, ce n’est point à vous sans doute que j’apprendrai qu’en matière littéraire, ainsi qu’en toute autre qui touche de près où de loin au monde des beaux esprits, il n’est de plus essentielle nécessité que les relations. Or, il se trouve que je suis moi-même cousine par alliance de la seconde épouse du frère de Monsieur Jolimarc, qui est à l’Académie et dont le rôle fut prépondérant dans l’obtention par ce garçon du merveilleux prix que nous savons.

DUC DE RAMION : Dieu, chère Madame ! Vous semblez oublier qu’également j’appartiens à cette Académie ! Sous-entendriez-vous que les mérites de ce jeune prosateur – maître Grossire – puissent n’être point de pure littérature ?

MARQUISE DE FLUX : Allons, allons, cher Duc, n’entendez là nulle mésestime de votre honnêteté ; mais, par Dieu, n’espérez point me faire accroire qu’il ne fallut point également en cette affaire quelque pénétrant argument dont Monsieur Jolimarc se fit le héraut et qui, ouvrant de nouveaux horizons, firent pencher en la faveur de maître Grossire votre auguste balance.

DUC DE RAMION : Peste, il n’est donc nul lieu de Paris où vous n’ayez pas d’yeux, Marquise.

MARQUISE DE FLUX : L’on n’est point, Duc, Marquise pour rien. Vous comprendrez donc, Vicomte, que le sieur Jolimarc ne fut pas long à me concéder la faveur de mentionner mon nom, et celui de notre petite société, à maître Grossire qui, quoiqu’étranger à ce que l’on dit, comprit immédiatement que cette rencontre serait pour lui mère possible de moult neuves reconnaissances publiques.

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Ma foi, je ne suis point peu fier d’avoir chanté en ma gazette ses louanges ; car ce jeune homme ira loin, j’en suis à présent convaincu. Si congruent en lui l’excellence littéraire que l’on sait et une pareille intuition des mondanités nécessaires à la réussite, je gage que d’ici peu quelque honneur plus flamboyant encore – pardon – que ceux de votre belle Académie, cher Duc, laurerons avec grâce son chef altier.

MME DE GIRONDE : Quel bel homme en effet que celui-ci ! Sans ambages vous avoue-je ne point l’avoir lu encore, mais j’étais présente lorsqu’il fut, délicieuse surprise, convié au salon de la Baronne Curier où ne se pressent habituellement que de terrifiants vieillards dont le monotone défilé est parfois relevé de bien vulgaire façon par les épices d’une gourgandine dérisoire. Sans mentir, si son langage se rapporte à son visage, il fut alors le Phénix des hôtes de ces lieux.

CHEVALIER DAMEROZE : Croyez-m’en, Madame, moi qui oit aussi bien Musique que Lettres, je puis vous assurer sans claironnage que l’apanage de ses tirages est de n’être point remplissage.

MME DE GIRONDE : Alors me voilà rassurée ! Vous seriez fort aimable, chère Marquise,  d’avoir la délicatesse, si vous invitez à nouveau maître Grossire à votre table, de me placer cette fois à ses côtés où en face de lui ; afin que mes entreprises ne soient pas, par les mauvaises grâces d’une disposition défavorable, empêchées.

Les convives rient de cette franchise.

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Ah, comme j’aime à entendre s’exprimer avec tant de fougue notre belle jeunesse française !

MARQUISE DE FLUX : Voyons, Vicomte, vous parlez comme si vous n’en fussiez plus vous-même ; à votre âge cela relève de l’impudente galéjade, ou d’une bien étrange lubie.

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Dame !, chère Marquise, en cette matière malheureusement, il n’est pas que le faix des vivantes années qui soit aune de vieillesse. Pour ce qui est de moi, je dois dire que d’insincérité je pourrais être avec raison accusé si je ne concédais point que depuis mon mariage avec la Vicomtesse, je ne mérite plus du jeune homme l’appellation flatteuse ; car plus encore que les éprouvants labeurs manuels, une femme légitime vous peut transposer en la plus sombre sénescence avant même que de vous avoir pu faire un seul héritier.

DUC DE RAMION : Comme vous êtes amer, Vicomte, lorsque vous parlez de la très acide Vicomtesse ! À croire qu’elle vous soit vitriol… Est-ce donc d’elle que vous tenez, vous le bien marri mari, votre teint neuvement vitreux ?

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Et de qui, lucide ami, voudriez-vous que le tinsse, ne fut-ce d’elle, – et de l’encombrante progéniture dont en qualité d’épouse sans doute se crut-elle tenue de m’affubler ?

MME DE GIRONDE : Oh, par Dieu, non ! J’ai infiniment de respect pour les misères de votre conjugale existence, cher Vicomte, mais la vérité m’oblige à vous dire qu’hui n’est ni le jour, ni ici le lieu pour que l’on calamistre de notre sincère sympathie vos déboires domestiques.

CHEVALIER DAMEROZE : Vous avez entièrement raison, délicieuse créature, notre petite société est à destination littéraire ; aussi serait-il sans doute bon que nous tentions, ainsi que chaque semaine, d’en honorer les prétentions avec autant de succès que toujours. En cela, vous le savez, je suis partisan d’une immaculée réjouissance des cœurs et des âmes, seule propice à l’efflorescence agréable de nos goûts et pensées. Tenez, cher Duc, n’était-ce point vous qui tantôt nous fîtes espérer quelque objet de passionnantes discussions ? Sont-ce donc elles qui se dissimulent dans l’opus obèse que vous prenez grand soin de calfeutrer en votre pardessus depuis le début de notre causerie ?

DUC DE RAMION : Morbleu, je vous sais gré de m’y faire resonger car avec toutes ces matrimoniales digressions, j’eus certes fini par l’omettre complètement. (Il tire de sa poche un volume imposant et le présente à l’assemblée.) Mesdames et Messieurs, voici de quoi le sire Caron vient encore de se fendre.

MME DE GIRONDE : Le sieur Caron de Beaumarchais ? L’auteur regrettable de cette horrible et vulgaire comédie que Paris eut le mauvais goût d’acclamer il y a quelques temps ?

MARQUISE DE FLUX : Voyons Madame, vous confondez ! (riant) Monsieur de Beaumarchais serait bien incapable de pareille masse, même en s’enchaînant à la besogne tout au long de son existence : il aime trop sa vie pour laisser une œuvre essentielle. Non, amie chère, il s’agit de cet homme étrange qui se fait fierté de ne point appartenir à nos cercles, de n’être à nulle éminence aristocratique, et peu ou prou d’être le plus important philosopheur de notre siècle.

CHEVALIER DAMEROZE : Foutaises ! Mon maître Diderot, dont la renommée est grande, est bien capable d’une seule ligne d’écraser cet écrivassier du talon de sa pensée. Et moi-même, sans vantardise déplacée, je crois mes contributions musicales non-négligeables dans l’histoire de ce genre et ne saurais tolérer qu’un béjaune de l’espèce du sieur Caron trouve jouissance à s’affirmer seul auditeur du temps ! L’infâme me vole Mozart, me vole le jeune Beethoven, et s’imagine par cette rapine pouvoir exiger du monde quelque considération ? Folle divagation !

MARQUISE DE FLUX : Calmez-vous, Chevalier, calmez-vous ! Il serait de mauvais goût qu’un coup de sang vous terrasse en mon salon, vous en conviendrez. (Elle se tourne vers le Duc) Dites-nous plutôt de quoi il s’agit cette fois-ci, avec ce nouvel opus : est-ce encore tergiversations théologiques ? Digressions maintes ? Bourrasque romanesque ? Poésie désarticulée ?

DUC DE RAMION : Point, Marquise, point ! Aujourd’hui le phénomène s’emploie à dire son propre cheminement, non point sans doute, comme le fluent Rousseau afin que de pouvoir se présenter devant le Seigneur avec son ouvrage sous le bras, mais bien plutôt pour n’avoir plus sans doute à se justifier de rien devant ses semblables.

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Allons bon ! Cette outre boursouflée d’elle-même au point de s’imaginer géniale par décret des puissances suprêmes entreprendrait-elle de nous narrer ses intérieurs ? Le voilà donc ajoutant ses pages intimes à celles de sire Renaud du Gers, et de ce diplomate russe dont, au temps de mes vertes années, nous entendions fort parler… quel était-il déjà ? Mathieu Gabzneff, je crois.

DUC DE RAMION : Vous n’y êtes point, fougueux ami. Ce journal, voyez-vous, n’est pas dit par son auteur « intime » mais « inexorable. »

MME DE GIRONDE : Voilà qui est fort curieux, ma foi, et non point dénué d’élégance.

MARQUISE DE FLUX : Ma pauvre petite, que me parlez-vous d’élégance ! (Elle reçoit en mains l’ouvrage que lui tend le Duc.) Il s’agit de grammaire élémentaire, et des règles primordiales d’harmonie des mots et du sens : un Journal n’est point « inexorable », il est intime ou n’est pas. Et qu’est-ce donc que cela, ma parole ? « Nocturne avant l’Aube de pourpre. » Dieu, je n’y comprends rien ; l’homme semble s’enliser plus profondément encore à chaque ouvrage en sa propre incohérence fumeuse.

CHEVALIER DAMEROZE : (frénétiquement) Y parle-t-il musique ? Y parle-t-il musique ?

DUC DE RAMION : Tout doux, Chevalier, tout doux ! Modérez les destriers de vos passions, nous y viendrons. Laissez-moi tout d’abord tenter d’éclaircir autant que faire ce peu le titre alambiqué de cet opus qui l’est tout autant. Vous n’êtes pas sans savoir – surtout vous, Marquise qui n’ignorez rien du monde des Lettres – que, voici quelques années déjà, le sire Caron fit paraître une autre immensité livresque, la Vérité captive, que par belle fortune de nos contemporains, personne ne lut oncques et dont hui plus personne ne se souvient. Preuve, cela soit dit entre nous, de l’intrinsèque supériorité de mes propres volumes philosophiques sur ceux de cet agité de la plume, qui sont, eux, encore en bonne place chez les plus efficaces libraires de la région ; mais passons. Cette Vérité captive serait donc le premier tome d’un ensemble de textes qui témoigneront, une fois terminés, de la naissance d’une pensée neuve, finale, absolue, en laquelle le sot prétend même intégrer mes propres travaux, qu’il traîne dans les boues nauséabondes du ridicule sans nulle vergogne, moins encore respect pour l’âge mien qui de moi fait son aîné incontestable.

MME DE GIRONDE : Au fait, Duc ! Mon esprit ne se plie qu’à rebours à tant d’abstraites considérations, surtout lorsqu’elles sont nimbées des vôtres rancunes, – fort compréhensibles au demeurant.

DUC DE RAMION : Certes, Madame, j’y viens. Le Journal qui est à présent dans les belles mains de notre chère Marquise n’est rien d’autre que la chronique de l’intérieur cheminement qui conduisit, voici quelques années, l’esprit du sire Caron jusques à la pleine vision des luminescences qu’il affirme avoir serties en ce fort vilain ouvrage que fut, en son temps, la Vérité Captive. Il s’agit d’une sorte d’acheminent, vécu encore dans la partielle ignorance du résultat, vers la Parole dont le précité opus constitue le premier témoignage. (Il prend réception du volume que lui remet la Marquise.) Tenez, voici en bas de la six-cent soixante-quinzième page l’une des premières considérations nettes à ce propos : « J’ai préféré quitter la pièce pour venir écrire ses lignes, car je sens qu’en ce mois d’août de 2005, quelque chose tourne gigantesquement au fond de ma pensée : la pensée elle-même. Je sens que de mon être le destin est lié à la plainte que fait retentir l’Appel de l’immense indicible Substance lorsque nous refusons de partager avec cet Appel le Sens par lequel il nous sauve. »

MARQUISE DE FLUX : « Gigantesquement ! » Par Dieu, dans quel dictionnaire phantasmagorique cet adverbe formidable se peut-il trouver ?

CHEVALIER DAMEROZE : Nul de ce monde, je le crains. Le galopin s’offre le plaisir de maltraiter à sa convenance le vocabulaire lustré aux huiles de nos plus belles académies ; et aucune des plus hautes sanctions qui furent jadis, par maint officiels artisans de la langue, prononcées à son encontre ne l’impressionnèrent oncques.

MME DE GIRONDE : Cela donne des migraines à mon pauvre esprit qui, certes, s’enjouit bien plus à la lecture de vos opera, Chevalier, ces précieux bijoux de simplicité et de clarté.

CHEVALIER DAMEROZE : Madame, votre suffrage m’est gage de précieux patronage.

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Trêve de marivaudage, amis, il y a à traiter plus sérieuse affaire. Dites-nous, cher Duc, de quelle manière se présente donc ce fameux… cheminement, cette épopée d’une âme solitaire cavalcadant sur les chemins forestiers d’une pensée d’aurore dont il est seul, de son propre aveux, à entrevoir les brillances ? Est-ce là manière d’autobiographique colligation d’éparses souvenances ?

DUC DE RAMION : Nullement, Vicomte, car en cela fidèle au titre, le sire Caron nous offre là bel et bien un journal, rédigé peu ou prou chaque nouveau jour de sa jeune existence. Autant dire, donc, que l’ouvrage souffre des inconséquences logiques inhérentes à telle forme bâtarde : point d’ordre des matières, moins encore de méthode, seul un indicible fatras de considérations que d’aucuns peut-être diraient universelles, mais que, pour ma part, je n’entends qu’embrouillées et centrifuges.

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Rien de bien neuf sous le soleil noir du sire Maxence, je le crains, qui s’empresse de tirer vaine gloire de son incapacité à la spécialisation, préférant batifoler comme un frivole lépidoptère d’une matière à l’autre, s’imaginant investi d’autorité en chacune d’elle. Voilà donc un homme qui s’espère Molière et Lully tout ensemble, et aussi La Fontaine et Scarron, et Rousseau et Bossuet tout à la fois. L’infatuation l’y dispute en lui à la folie.

CHEVALIER DAMEROZE : (agacé) Mais enfin, parle-t-il de musique, cet incongru-là ?

MARQUISE DE FLUX : La paix, Chevalier, nous y viendrons, je n’en doute nullement. Dites-nous, en attendant, cher Duc, si nous pouvons dire qu’il y a là sorte de journal de pure pensée, progression démente d’une âme qui s’illumine de ses propres troubles fébriles, sans qu’aucune domestique considération n’entre en ces pages ?

DUC DE RAMION : Loin s’en faut, pénétrante amie, car quoiqu’inexorable selon les dires de son auteur, ce journal n’en est pas moins un journal, avec tout ce que cela comporte de volatiles arguties tressées en lianes indomptables autours de tous ces petits éléments de quotidienneté dont tout bon écrivain se tient éloigné comme d’une léproserie. Tenez Marquise, par exemple, entendez ce qu’il nous conte sur le beau sexe, qu’il semble pour quelque obscure raison tenir en bien peu d’estime…

CHEVALIER DAMEROZE : Comment ? Cet homme de peu n’aime-t-il donc point les femmes, ces suaves enluminures des feuillets de nos vies ?

MME DE GIRONDE : Oserait-il après le vilain Molière, au précédent siècle, d’opprobre nous couvrir ?

DUC DE RAMION : Pis que cela, Madame, oyez  en page deux-cent seize : « Je le dis sans haine : les femmes me font horreur… Je me demande chaque jour un peu plus ce qui a pu tant et peut encore parfois m’attirer chez elles… Sans doute l’espoir que leur corps trouve un esprit. »

L’assemblée s’étrangle d’horreur.

DUC DE RAMION : Et en feuillet numéroté deux-cent neuvième voici : « Les femmes sont ce mélange de légèreté et de poussière que les hommes ont peur de dénoncer telles car ils tiennent trop à ce libidineux confort impétré par l’obtention d’une précaire neutralité dans l’addition des vecteurs d’un rapport de forces – chaque coup de rein se négocie à coups de mensonges qui sont les différentielles dont la somme donne cette soumission intégrale. »

MARQUISE DE FLUX : Ah, grand Dieu, j’étouffe ! Je n’entends rien, cher Duc, à la mathématique, et vous saurai gré à l’avenir de nous épargner pareils morceaux. Or ça !, monsieur,  mais cet individu n’aurait-il donc connu de notre sexe qu’ordas et trumeaux ?

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Je comprends à présent qu’un tel galopin ne se veuille point lier à notre société, où sans doute pour ses tristes appétences sentimentales trop de femmes encore se promènent. Je crois qu’au nom de tous, je peux sonner le glas de cette sinistre matière, cher Duc ; dites-nous plutôt en quels autres domaines le sire Caron se commet-il d’impérities ?

MARQUISE DE FLUX : (à Mme de Gironde) Un homme si peu porté sur les appas du beau sexe doit passer sa vie la tête dans les plus désincarnées médiations, ne pensez-vous point ?

MME DE GIRONDE : Certes, amie ; en cela le Chevalier a raison, je préfère fort les travaux philosophiques de monsieur Diderot, dont la douce tendresse à notre égard n’est point faite mystère par cet homme de lumineux libertinage, qui m’est plaisante distraction des mes dévotes lectures.

CHEVALIER DAMEROZE : J’entends bien, Madame, j’entends bien mais enfin, n’avez-vous comme moi l’impatience d’entendre le Duc nous dire si ce Caron-là se pique de parler musique en son radotage ?

DUC DE RAMION : Baste, Chevalier, je m’en vais satisfaire votre légitime curiosité. Vous n’êtes point sans savoir, peut-être, que le sire Caron a été éduqué au maniement de cet instrument que l’on nomme piano-forte ; et c’est par conséquent de ses études en cette musicale façon qu’il entretient son lecteur. Tenez, impatient Chevalier, voici pour vous, taillé dans la page inscrite deux-cents vingt-sixième : « La profondeur où plonge le regard de Mozart est celle d’une lumière inaccessible mais substantielle dont les jaillissements ont été saisis à des niveaux inouïs par un jeune homme capable de regarder certaines bribes de lumière qui ne sont que des reliquats de l’Essence mais qui sont trop fortes pour n’être pas invisibles à la totalité des hommes, ce pourquoi la singularité de Mozart s’illustre dans cette capacité de garder un feu qu’il ne vole pas, une lumière qui est le lieu même où naturellement son intelligence est appelée. »

CHEVALIER DAMEROZE : Ce n’est point souventefois que l’on peut entendre pareilles sottises lancées à propos de mon cher petit Mozart, le doux ange !, celui dont jadis la musique m’empêcha d’offrir mon âme aux damnables délices de l’homicide.

MME DE GIRONDE : Quel émouvant souvenir, Chevalier, que le triomphe de la Joie par la musique sur une existence qui semblait alors éteinte au plus noir désespoir ! Racontez-nous une fois de plus, je vous prie, les détails de cette formidable aventure.

MARQUISE DE FLUX : Cela devra attendre, Madame, car quoique mon estime soit infinie pour les malheurs passés, et le bonheur présent, de notre commun ami, je ne sache point qu’en bonne société il soit d’usage d’interrompre par biographique écoulement le rythme littéraire d’une soirée telle que celle-ci.

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Votre lucidité est à elle seule flambant contre-argument aux vilénies dont le sire Caron innondes les saints canaux de votre sexe, chère Marquise ! Dites-nous donc, cher Duc, en quoi consiste le fin mot de cette âme étrange, dont je ne sache pas l’aristocratie élevée à puissance de particule.

DUC DE RAMION : Ce fin mot, Vicomte précieux, nous est commun et n’est point difficile à deviner pour qui lira la longue prière d’ouverture faite à la Vierge Marie qui constitue prélude à ce Nocturne mystique. Prêtez attention, par exemple, aux lignes sises en la vingt-et-unième page : « Tant de choses sont étranges ici de mes lignes, assurément. Mais si une œuvre grande en est chronologiquement le destin, elles diront les prosaïsmes de l’homme tandis que travaille silencieusement à les vernir inexorablement le génie ; elles diront ce mélange de grandeur et de misère que la Transcendance amiable de Ton Fils a rédimé ; elles montreront enfin dans le résultat d’art que précède temporellement ce journal d’un monument, elles montreront la grandeur que fait naître silencieusement le Logos que Tu portes si saintement tandis que moi, remis à Ton Cœur, dépendant ainsi dans mes rages et mes faces multiples de Ta douceur et de l’impeccable foi par laquelle Tu donnes le Sauveur, je vadrouillais dans des vanités par ainsi annulées, je notais les imbecilleries gavées de signifiant, car je trouvais et j’écrivais parallèlement, à l’écoute du génie, comme je le pressentais, dans la succession de cet amas de diaristes feuillets, une fois pour toutes, au travers de tout, la Vérité. »

CHEVALIER DAMEROZE : Par Dieu, cher Duc, un tel omnipotent échevelé se prétendrait-il, j’en frémis d’une surnaturelle terreur, catholique ? Comme vous et moi ?

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : C’est de notoriété publique, Chevalier ! Je le sais de source sûre, puisque de sa propre bouche, qui jadis fut pour moi celle d’un ami et qui depuis quelques temps pleurniche à l’envi foule de mensonges quant à mes propres travaux, lesquels sont par lui phantasmés emprunts à sa propre œuvre.

MME DE GIRONDE : Mais enfin alors, s’il est aussi catholique que nous, pourquoi diantre cet homme-là n’appartient-il point encore à notre petite société ? Sommes-nous donc à ses yeux des pestiférés ?

DUC DE RAMION : Pis, Madame, encore que cela ! Voyez-vous, l’amusant gandin s’imagine par son génie être dispensé de méditer les affaires de la cité en cette science que depuis Platon nous aimons à nommer politique, et qui fait de nos grands hommes ce qu’ils sont. Lisons-le encore, si vous le voulez-bien, en page deux-cents quarante-sept : « Je ne suis certes pas monarchiste (en politique mon cas n’est pas répertorié : je suis un anarchiste de droit divin en impatiente attente de la théocratie universelle), et je ne suis pas français mais judéo-vaticano-romain de langue française : la nation et l’idée nationale sont des notions que je déteste, on m’aurait appelé l’anti-France à de certaines époques (d’ailleurs je constate qu’aujourd’hui les nationalistes me regardent sérieusement de travers), contre la nation, je préfère le pays, la contrée, le paysan, le lieu, ce qui s’est lentement et naturellement constitué en un peuple, et non artificiellement pour les motifs idéologiques. »

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Cet homme est un dément, ma parole, un fou ! Et dire que c’est pareil aliéné qui m’en peut vouloir d’avoir tenté de rendre consistante cette notion d’anarchisme de droit divin ! Quelle pitié que cet orgueil mal placé…

MARQUISE DE FLUX : Le sire Caron est donc catholique, mais point néanmoins monarchiste, moins encore de notre parti, qui est à la dextre du Seigneur ? Curieuse lubie…

VICOMTE DE LA NEF-SANPÈRE : Croyez bien, marquise, que mes amis et moi-mêmes naguère tentâmes bien de le raisonner, mais rien n’y fit ; il semble allergique à la politique comme vous au pollen. Cas pendable s’il en est.

DUC DE RAMION : (à Mme de Gironde) Voici encore pour vos migraines, par moi lu en page cinq-cents quarante-six : « Une parole définitive m’est donnée : elle est simple comme sa visée principielle, elle est difficile comme le domaine de réceptivité où sa visée d’emblée s’installe. Elle ne parlera qu’à bien peu de personnes en une ère où tant se sont évacués d’eux-mêmes – tant d’errants qui vont jusqu’au point même de croire encore comprendre le langage de l’intimité constituante tandis qu’ils l’ont exclue de leur champ de perception possible. Une seule pensée possible qui puisse être dite une pensée sans écart de langage, une seule philosophie qui soit philosophie en vérité : un système où Dieu n’apparaît plus comme concept ni clef de voûte orientant le mouvement du monde offert aux diverses thématisations, mais où Dieu est donné dans sa teneur d’abîme à qui l’on saura donner l’espace qui lui est dû en tant que tel. »

MME DE GIRONDE : Par pitié, cher Duc, il me plaisait plus lorsque vous nous donniez en quelque polémique extrait au moins matière à faire bouillir nos passions !

MARQUISE DE FLUX : (étouffant un bâillement) Il est vrai, Monsieur, que voilà de bien ennuyeuses lignes en vérité, et bien vaines au surplus puisque la Vérité est celle que dit l’Église, et elle la dit merveilleusement bien. Baste donc, d’oiseuses considérations en la matière. Tâchez plutôt, Duc, de nous donner de quoi médire utilement.

DUC DE RAMION : Je suis, chère Marquise, à vos ordres. Et voici, à propos de sociétés pareilles à la nôtre, un outrage fait en page cinq-cents quatre-vingt trois : « Encore un dîner avec des intellectuels à la mode, c’est-à-dire tant de ces personnes dont il n’y a rien à remarquer alors qu’ils s’emploient tant à la visibilité. Ils sont bien trop brefs, trop courts en tout, pour devenir l’objet même d’un long éloge hypocrite à qui eût le cœur de leur demander quoi que ce fût : vous eussiez dit d’asineux à voix coquetèlières. Même autres qu’ils sont, ils fussent encore sots tant ils en tiennent. »

MARQUISE DE FLUX : Ah, par Dieu, voilà encore sous sa sauvage plume une monstruosité lexicale qu’oncques nos beaux dictionnaires ne daigneront sans doute élever à dignité d’officialité académique !

CHEVALIER DAMEROZE : Que c’est laid, en effet, que ces libertés prises avec nos belles règles de langage qui font du français la première langue d’Europe, telle cependant qu’elle est par exemple écrite par monsieur Diderot, dont la prose jamais ne se voudra souiller de pareils individuels crachats.

MME DE GIRONDE : Vous avez, Chevalier, entièrement raison ; et je crains qu’à force de tels abus, le sire Caron ne finisse par rédiger ses ouvrages en une langue neuve de l’alpha jusques à l’oméga, sabir en laquelle sa seule malade cervelle pourra s’épanouir à hauteur de compréhension ; alors plus personne ne le lira, et nous serons enfin justifiés à ne point le faire non plus.

DUC DE RAMION : Puisse Dieu faire, Madame, que cet instant soit prochain…