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La « Vie d’Homère », attribuée à Hérodote

par admin, juin, 2014

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VIE D’HOMERE PAR HERODOTE

(Traduction de Larcher)

I. Hérodote d’Halicarnasse, ne cherchant que la vérité, a composé cette histoire de la naissance et de la vie d’Homère. Lorsque l’on bâtit anciennement la ville de Cyme en Æolie, il s’y rendit des hommes de différentes nations de la Grèce, et entre autres il en vint de la Magnésie. Parmi ceux-ci se trouva Ménalopus, fils d’Ithagènes et petit-fils de Crithon. Loin d’être riche, il n’avait pas même d’aisance. Arrivé à Cyme, il épousa la fille d’Omyrétis. De ce mariage il eut une fille qu’il nomma Crithéis. Le mari et la femme moururent tous deux, laissant leur fille en bas âge. Le père, avant que de mourir, en avait confié la tutelle à Cléanax d’Argos, avec qui il avait eu de très grandes liaisons[i].

II. Dans la suite des temps, cette jeune fille, ayant eu un commerce secret avec un homme, se trouva enceinte. Cette aventure fut d’abord ignorée ; mais Cléanax, s’en étant aperçu, en fut très fâché, et, l’ayant prise en particulier et sans témoins, il lui reprocha sa faute et le déshonneur dont elle se couvrait aux yeux de ses concitoyens. Pour la réparer, voici le parti qu’il prit. Les Cyméens construisaient alors une ville dans l’enfoncement du golfe Herméen. Thésée[ii], voulant éterniser la mémoire de son épouse, donna à cette ville le nom de Smyrne. Il était Thessalien et l’un des personnages les plus distingués de cette contrée. Il descendait d’Eumélus, fils d’Admète, et jouissait d’une fortune considérable. Cléanax la conduisit secrètement dans cette ville, et la confia à Isménias de Béotie, l’un de ses grands amis, sur qui le sort était tombé pour aller en cette colonie.

III. Crithéis, étant près de son terme, sortit un jour avec d’autres femmes pour se rendre à une fête que l’on célébrait sur les bords du Mélès. Les douleurs de l’enfantement la surprirent : elle accoucha d’Homère, qui, loin d’être aveugle, avait d’excellents yeux. Elle lui donna le nom de Mélésigènes, parce qu’il était né sur les bords de ce fleuve. Crithéis demeura quelque temps avec Isménias ; mais dans la suite elle le quitta, et, se nourrissant, elle et son fils, du travail de ses mains et de celui que lui procuraient quelques personnes, elle l’éleva comme elle put.

IV. Il y avait alors à Smyrne un homme nommé Phémius, qui enseignait les belles-lettres et la musique. Comme il n’était pas marié, il prit à ses gages Crithéis, afin qu’elle lui filât les laines qu’il recevait de ses disciples pour le prix de ses soins. Elle s’en acquitta avec beaucoup d’adresse, et se conduisit avec tant de sagesse et de modestie, qu’elle lui plut. Il lui proposa de l’épouser ; et, entre autres discours qu’il lui tint pour l’y engager, et qu’il crut les plus propres à l’amener à son but, il lui promit d’adopter son fils, lui faisant espérer que cet enfant, élevé avec soin et instruit par lui, deviendrait un jour un homme de mérite : car il apercevait déjà dans cet enfant de la prudence et un heureux naturel. Crithéis, touchée de ses offres, consentit à l’épouser.

V. Les soins et l’excellente éducation secondant les heureuses dispositions qu’il tenait de la nature, Mélésigènes surpassa bientôt tous ses condisciples ; et, lorsqu’il fut devenu grand, il ne fut pas moins habile que son maître. Phémius mourut, et lui laissa tous ses biens ; sa mère Crithéis ne survécut pas longtemps à son mari. Mélésigènes, devenu son maître, présida à l’école de Phémius. Tout le monde avait les yeux sur lui. Il excita l’admiration non seulement des habitants de Smyrne, mais encore des étrangers, que le commerce y attirait en grand nombre, et surtout celui du blé qu’on y transportait abondamment des environs. Les étrangers, ayant terminé leurs affaires, fréquentaient son école.

VI. Il y avait parmi ces étrangers un maître de navire, nommé 1lentès. Il était venu de Leucade pour le commerce du blé. Le vaisseau qu’il montait lui appartenait en propre. Il était instruit dans les lettres et savant pour ce temps-là. Mentès persuada à Mélésigènes de quitter son école et de l’accompagner dans ses voyages. Il lui proposa, pour l’y engager, de le défrayer de tout, de lui donner des honoraires, et lui fit entendre que, tandis qu’il était jeune, il était nécessaire qu’il vit par lui-même les villes et les pays dont il aurait dans la suite occasion de parler. Ces motifs le déterminèrent, à mon avis, d’autant plus aisément qu’il avait peut-être dès ce temps-là le dessein de se donner à la poésie. Il quitta son école, et, s’embarquant avec Mentès, il examina par lui-même toutes les particularités des pays où il abordait, et s’en instruisit avec le plus grand soin par les questions qu’il faisait aux uns et aux autres. Il est même naturel d’imaginer qu’il mit par écrit ce qui lui parut le plus digne de remarque.

VII. Après avoir voyagé en Tyrrhénie et en Ibérie, ils arrivèrent dans l’île d’Ithaque. Mélésigènes, qui avait déjà eu mal aux yeux, s’en sentit alors beaucoup pins incommodé. Mentès, pressé d’aller à Leucade, sa patrie, le laissa dans l’île d’Ithaque afin qu’il s’occupât de sa guérison, et le remit à un de ses intimes amis, à Mentor, fils d’Alcinius d’Ithaque, en le priant d’en prendre tout le soin possible. Il promit aussi à Mélésigènes de le reprendre à son retour. Mentor lui donna avec beaucoup de zèle tous les secours imaginables. Il avait de la fortune, et jouissait éminemment de la réputation d’un homme juste et ami de l’hospitalité. Ce fut dans cette ville que, sur les questions que fit Mélésigènes, il s’instruisit parfaitement de tout ce qui regardait Ulysse. Les habitants d’Ithaque prétendent qu’il devint aveugle dans leur pays. Quant à moi, je pense qu’il y guérit de son mal d’yeux, et que ce ne fut que dans la suite qu’il perdit la vue à Colophon. Les Colophoniens sont aussi de ce sentiment.

VIII. Mentès, s’étant rembarqué à Leucade, revint à Ithaque. Trouvant, à son retour, Mélésigènes guéri, il le prit sur son bord, fit avec lui beaucoup de voyages de côté et d’autre, et arriva enfin à Colophon. Ce fut dans cette ville que Mélésigènes fut de nouveau attaqué de son mal d’yeux ; son mal empira, et il perdit la vue. Ce malheur le détermina à quitter Colophon et à retourner à Smyrne, où il s’appliqua à la poésie.

IX. Quelque, temps après, le mauvais état de ses affaires le disposa à aller à Cyme. S’étant mis en route, il traversa la plaine de l’Hermus, et arriva à Néon-Tichos, colonie de Cyme. Elle fut fondée huit ans après Cyme. On raconte qu’étant en cette ville, chez un armurier, il y récita ces vers, les premiers qu’il ait faits : « Ô vous, citoyens de l’aimable fille de Cyme, qui habitez au pied du mont Sardène, dont le sommet est ombragé de bois qui répandent la fraîcheur, et qui vous abreuvez de l’eau du divin Hermus, qu’enfanta Jupiter, respectez la misère d’un étranger qui n’a pas une maison où il puisse trouver un asile ! » L’Hermus coule près de Néon-Tichos, et le mont Sardène domine l’un et l’autre. L’armurier s’appelait Tychius. Ces vers lui firent tant de plaisir, qu’il se détermina à le recevoir chez lui. Plein de commisération pour un aveugle réduit à demander son pain, il lui promit de partager avec lui ce qu’il avait. Mélésigènes, étant entré dans son atelier, prit un siége, et, en présence de quelques citoyens de Néon-Tichos, il leur montra un échantillon de ses poésies. C’était l’expédition d’Amphiaraüs contre Thèbes et les hymnes en l’honneur des dieux. Chacun en dit son sentiment ; et Mélésigènes ayant porté là-dessus son jugement, ses auditeurs en furent dans l’admiration.

X. Tant qu’il fut à Néon-Tichos, ses poésies lui fournirent les moyens de subsister. On y montrait encore de mon temps le lieu où il avait coutume de s’asseoir quand il récitait ses vers. Ce lieu, qui était encore en grande vénération, était ombragé par un peuplier qui avait commencé à croître dans le temps de son arrivée.

XI. Mais dans la suite, forcé par le besoin et trouvant à peine de quoi se nourrir, il résolut d’aller à Cyme pour voir s’il y jouirait d’une meilleure fortune. Prêt à se mettre en roule, il récita ces vers : « Puissent mes pieds me porter sur-le-champ dans cette ville respectable dont les habitants n’ont pas moins de prudence que de sagacité ! » S’étant mis en route pour aller à Cyme, il passa par Larisse, qui était le chemin le plus commode. Ce fut dans cette ville, comme le disent les Cyméens, qu’il fit l’épitaphe de Midas, fils de Gordius, roi de Phrygie[iii], à la prière du beau-père et de la belle-mère de ce prince. Elle est gravée sur le cippe du monument de Gordius ; on l’y voit encore à présent. « Je suis vierge et représentée en bronze. Placée sur le monument de Midas, tant qu’on verra les eaux couler dans les plaines et les arbres refleurir au printemps ; tant qu’on verra le soleil réjouir à son lever les humains, et la lune dissiper, par l’éclat de sa lumière, l’obscurité de la nuit ; tant que les fleuves continueront leur course rapide et que la mer couvrira le rivage de ses vagues, on me verra constamment sur ce triste tombeau annoncer aux passants que Midas est inhumé en ces lieux. »

XII. Lorsque Mélésigènes fut à Cyme, il se rendit dans les assemblées des vieillards et leur récita ses vers. Enchantés de leur beauté, ils furent saisis d’admiration. Ravi de l’accueil que les Cyméens faisaient à ses poèmes et de la douce habitude qu’ils avaient prise de les lui entendre réciter, il leur témoigna un jour que s’ils voulaient le nourrir aux dépens du public, il rendrait la ville de Cyme très célèbre. Ses auditeurs approuvèrent sa demande et l’engagèrent à se présenter au sénat, lui promettant de l’appuyer de leur crédit. Mélésigènes, encouragé par leurs conseils, se rendit au sénat un jour d’audience, et, s’adressant à celui qui était chargé d’admettre ceux qui avaient quelque demande à faire, il le pria de l’introduire. Cet officier ne manqua pas de le présenter aussitôt qu’il en eut trouvé l’occasion. Mélésigènes n’eut pas plutôt été admis, qu’il adressa au sénat la même prière qu’il avait déjà faite dans les assemblées des vieillards. Son discours fini, il se retira pendant que les sénateurs délibéraient sur la réponse qu’ils devaient lui faire.

XIII. Celui qui l’avait introduit, et tous ceux d’entre les sénateurs qui avaient assisté aux assemblées où il récitait ses vers, appuyèrent sa demande. On prétend qu’un seul s’y opposa, et qu’entre autres choses il dit que s’ils étaient d’avis de nourrir des homères, ils se trouveraient accablés par une multitude de gens inutiles. C’est de là, je veux dire du malheur qu’eut Mélésigènes d’avoir perdu la vue, que le nom d’Homère prévalut, car les Cyméens appellent dans leur dialecte les aveugles des homères. Les étrangers ne manquèrent pas de se servir de ce nom toutes les fois qu’ils eurent occasion de parler du poète.

XIV. L’archonte conclut, en finissant son discours, qu’il ne fallait pas nourrir l’homère. Cet avis fit revenir les autres sénateurs, et l’emporta. L’officier qui l’avait introduit lui donna communication des différents avis sur sa demande, et du décret du sénat à ce sujet. Déplorant alors son malheur, il prononça ces vers : « A quelle triste destinée le père Jupiter a-t-il permis que je fusse en proie, moi qui ai été nourri délicatement sur les genoux d’une mère respectable, dans le temps que les peuples du Phricium[iv], habiles il dompter les chevaux et ne respirant que la guerre, élevèrent sur les bords de la mer, par les ordres de Jupiter, la ville œolienne, la respectable Smyrne, que traversent les eaux sacrées du Mélès ! Les illustres filles de Jupiter voulaient, en partant de ces lieux, immortaliser par mes vers cette ville sacrée ; mais, sourds à ma voix, ses habitants insensés dédaignèrent mes chants harmonieux. Non, non, il n’en sera pas ainsi : quiconque dans sa folie aura accumulé sur ma tête des outrages, ne l’aura pas fait impunément. Je supporterai courageusement le sort auquel le dieu m’a condamné dès ma naissance. C’en est fait, je ne demeurerai plus à Cyme. Mes pieds brûlent d’en sortir, et mon grand cœur me presse de me rendre dans une terre étrangère, et de me fixer dans un autre lieu, quelque petit qu’il soit. »

XV. En sortant du Cyme pour se retirer à Phocée, il fit cette imprécation qu’il ne naquit jamais à Cyme de poète qui pût la rendre célèbre et lui donner de l’éclat. Arrivé à Phocée, il y vécut de la même manière qu’il avait fait ailleurs, fréquentant assidûment les lieux, d’assemblée, où il récitait ses vers. Il y avait en ce temps là à Phocée un nommé Thestorides[v], qui instruisait, les jeunes gens dans les lettres. Cet homme était sans probité. Ayant reconnu les talents d’Homère pour la poésie il lui offrit de le nourrir et de prendre soin de lui s’il voulait lui permettre d’écrire ses vers, et s’il voulait lui apporter tous ceux qu’il composerait dans la suite. Homère avait besoin du ministère de quelqu’un dans les choses les plus nécessaires à la vie, il accepta ces offres.

XVI. Pendant son séjour à Phocée, chez Thestorides, il composa la petite Iliade[vi], dont voici les deux premiers vers :« Je chante Ilion et la Dardanie abondante en excellents chevaux, et les maux qu’ont soufferts dans ses campagnes les Grecs serviteurs de Mars. » Il y composa la Phocæide, et c’est le sentiment des Phocœens. Quand Thestorides eut écrit ce poème, et tous ceux qu’il tenait d’Homère, il le négligea, et, résolu de s’approprier ses ouvrages, il quitta Phocée. Homère lui adressa ces vers : « Thestorides, de mille choses qui sont cachées aux mortels, la plus impénétrable est l’esprit humain. » Thestorides, au sortir de Phocée, se rendit à Chios, où il établit une école de littérature. Ayant récité les vers d’Homère, comme s’il en eût été l’auteur, on lui donna de grandes louanges, et il en retira un profit considérable. Quant à Homère, il continua le même genre de vie, et ses vers lui procurèrent le moyen de subsister.

XVII. Peu de temps après, des marchands, étant venus de Chios à Phocée, se rendirent aux assemblées où se trouvait Homère. Surpris de lui entendre réciter des poèmes qu’ils avaient souvent entendu déclamer à Thestorides dans l’île de Chios, ils l’avertirent qu’il y avait à Chios un professeur en littérature qui s’attirait de grands applaudissements enchantant ces mêmes poèmes. Homère,comprenant aussitôt que c’était Thestorides, se hâta de se rendre à Chios. Étant allé au port, il ne trouva pas de navire prêt à mettre à la voile pour cette île ; mais il en rencontra un que l’on appareillait pour aller chercher du bois à Érythrée. Comme cette ville lui parut commode pour passer à Chios, il aborda civilement les nautoniers, les pria de le recevoir parmi leurs compagnons de navigation, et, pour les y engager, il leur tint les propos les plus flatteurs. Ils agréèrent sa demande, et le prièrent de monter sur leur vaisseau. Homère y monta après leur avoir donné de grandes louanges, et, lorsqu’il se fut assis, il leur adressa ces vers : « Soyez favorable à mes voeux, puissant Neptune qui régnez sur les vastes campagnes d’Hélice ; envoyez-nous un vent favorable et un heureux retour à ces nautoniers, compagnons de mon voyage, et au maître de ce vaisseau. Puissé-je aborder au pied du sourcilleux Mimas, et rencontrer des hommes pieux et respectables ! Puissé-je aussi me venger de cet homme qui, par ses tromperies, a irrité contre lui Jupiter, qui préside à l’hospitalité, et qui, m’admettant à sa table, a violé en ma personne l’hospitalité. »

XVIII. Arrivés à Érythrée par un vent favorable, Homère demeura le reste du jour dans le vaisseau ; mais le lendemain il pria les matelots de lui donner quelqu’un d’entre eux pour le conduire à la ville. On lui accorda sa demande. Il se mit en route, et étant arrivé à Érythrée, qui est située sur un terrain rude et montueux, il récita ces vers :« Terre sacrée, qui dispensez aux hommes vos richesses ; prodigue envers ceux que vous favorisez, vous ne donnez qu’un terrain rude et stérile à ceux contre qui vous êtes irritée. » Il ne fut pas plutôt arrivé à la ville, qu’il s’informa de la navigation à Chios. Quelqu’un qui l’avait vu à Phocée l’aborde et l’embrasse. Homère le prie de lui chercher un vaisseau qui pût le mener à l’île de Chios.

XIX. N’en ayant point rencontré dans le port, il se rendit au lieu où se tenaient les bateaux des pécheurs, et par hasard il en trouva quelques-uns prêts à mettre à la voile pour aller à Chios. Le conducteur d’Homère les pria de le prendre sur leur bord ; mais, sans daigner faire attention à ses prières, ils levèrent l’ancre. Homère fit là-dessus ces vers : « Nautoniers qui traversez la mer, toujours en butte aux tristes malheurs, et qui, tels que les timides plongeons, tirez une subsistance pénible de cet élément, respectez l’auguste Jupiter Hospitalier, qui règne sur nous. Sa vengeance est terrible : craignez qu’elle n’éclate sur la tête de ceux qui l’offensent. » Les pécheurs, ayant levé l’ancre, furent contrariés par les vents, et se virent forcés de revenir au lieu d’où ils étaient partis. Homère était encore assis sur le rivage. Apprenant leur retour. Il leur adressa ces paroles : « Vous avez été contrariés par les vents ; recevez-moi sur votre bord , vous en aurez un favorable. » Les pécheurs, touchés de leur faute, l’engagent à monter sur leur navire, et lui promettent de ne le point abandonner.

XX. Ils le reçoivent sur leurs vaisseaux, lèvent l’ancre, et déjà ils touchent au rivage. Aussitôt ils se mettent à l’ouvrage. Homère passa la nuit sur le bord de la mer. Mais le jour ne commença pas plutôt à paraître, qu’il se mit en route ; et comme il errait de côté et d’autre, il arriva à un lieu nommé Pitys, où il passa la nuit. Pendant qu’il y prenait son repos, le fruit d’un pin tomba sur lui. Les uns appellent ce fruit strobilus, et les autres cône. Homère fit là-dessus ces vers : « Sur les sommets de l’Ida, toujours agité par les vents, est une espèce de pins, différente des tiens et dont les fruits sont plus agréables. Du sein de cette montagne sortira le fer consacré au dieu de la guerre, lorsqu’elle sera occupée par les Cébréniens. » Des Cyméens se disposaient alors à bâtir Cébrénies au pied du mont Ida, à l’endroit d’où l’on tire le fer[vii].

XXI. Homère, étant parti de ces lieux, se mit en route vers un troupeau de chèvres, dont les cris l’avaient attiré. Les chiens, le voyant approcher, aboyèrent après lui ; il cria. Glaucus, c’était le nom du pasteur, entendant ses cris, accourt en diligence, rappelle ses chiens, et les écarte par ses menaces. Ce berger, surpris de ce qu’un aveugle était venu seul en ces lieux, et ne sachant quel motif l’y avait attiré, en fut longtemps émerveillé. L’ayant donc abordé, il lui demande comment il a pu venir dans ces lieux inhabités, où l’on ne trouve aucun sentier, et de quel guide il s’est servi. Homère lui raconta ses malheurs. Glaucus avait le cœur sensible, il en fut touché. Il le mène dans sa cabane, allume du feu, prépare son repas, et lorsqu’il l’eut servi il l’invita à manger.

XXII. Les chiens, au lieu de manger, ne discontinuant pas, selon leur usage, d’aboyer après Homère, celui-ci adressa ces vers à Glaucus :« Glaucus, pasteur de ce troupeau, mettez-vous dans l’esprit ce que je vais vous dire. Donnez à manger à vos chiens devant la porte du vestibule. Ce conseil vous sera avantageux. Ils entendront plus facilement l’approche d’un homme, ou celle d’une bête qui dirigera sa marche vers le parc où est renfermé votre troupeau. » Glaucus goûta ce conseil, le loua, et n’en eut que plus de vénération pour celui qui l’avait donné. Lorsqu’ils eurent pris leur repas, la conversation s’anima de part et d’autre. Homère lui raconta les aventures qu’il avait eues dans ses voyages et dans les villes qu’il avait parcourues. Glaucus était ravi d’admiration; mais comme il était l’heure de se coucher, il prit son repos.

XXIII. Le lendemain Glaucus fut d’avis d’aller rendre compte à son maître de l’heureuse rencontre qu’il avait faite. Ayant confié son troupeau à son compagnon d’esclavage, et laissé Homère dans sa cabane, il l’assura en le quittant qu’il ne tarderait pas à revenir. Étant arrivé à Bolissus, petite bourgade peu éloignée de la ferme, il raconta à son maître tout ce qu’il savait d’Homère, lui parla de son arrivée comme d’une chose étonnante, et lui demanda ses ordres à ce sujet. Le maître ne goûta pas beaucoup ce discours, et même il blâma Glaucus et le traita d’insensé, parce qu’il donnait l’hospitalité et admettait à sa table des aveugles. Cependant il lui ordonna de le lui amener.

XXIV. Glaucus, de retour, raconta à Homère l’entretien qu’il venait d’avoir avec son maître, et le pria de le suivre, l’assurant que sa fortune et son bonheur en dépendaient. Homère y consentit. Glaucus le lui présenta. Cet homme de Chios, lui trouvant de l’esprit et beaucoup de connaissances, s’engagea à demeurer chez lui, et le chargea de l’éducation de ses enfants. Ils étaient dans la première jeunesse. Homère accepta ces conditions. Ce fut à Bolissus et chez ce citoyen de Chios qu’il composa les Cercopes[viii], la Batrachomyomachie, les Épicichlides[ix], et tous ces autres poèmes amusants qui lui acquirent une grande réputation. Thestorides n’eut pas plutôt appris qu’Homère était sur les lieux, qu’il quitta l’île de Chios.

XXV. Quelque temps après, Homère ayant prié ce citoyen de Chios de le mener à la ville de ce nom, il y établit une école oit il donnait à la jeunesse des règles de poésie. Il s’en acquitta avec tant d’habileté, au jugement des habitants, que la plupart l’eurent en grande vénération. Ayant acquis par ce moyen une fortune honnête, il se maria et eut deux filles ; l’une mourut avant que d’avoir été mariée ; l’autre épousa un habitant de Chios.

XXVI. II témoigna dans ses poèmes sa reconnaissance à ceux qui l’avaient obligé ; premièrement à Mentor d’Ithaque dans l’Odyssée, parce qu’il avait pris un soin particulier de lui pendant son mal d’yeux. Il inséra son nom dans son poème, le mit au nombre des compagnons d’Ulysse, et raconta que ce prince, à son départ pour Troie, lui remit le soin de sa maison et de son bien, le regardant comme le plus juste et le plus homme de bien qu’il y eût à Ithaque. Homère en fait souvent une honorable mention dans quelques autres endroits de son poème ; et lorsqu’il introduit Minerve s’entretenant avec quelqu’un, il lui donne la figure de Mentor.Il témoigna aussi sa reconnaissance à Phémius, qui, non content de l’avoir instruit dans les belles-lettres, l’avait encore nourri à ses dépens. C’est ce que l’on peut voir surtout dans ces vers : « Un héraut met une superbe lyre entre les mains de Phémius, le plus habile des élèves d’Apollon ; il la prend malgré lui, contraint de chanter parmi ces amants. Parcourant la lyre de ses doigts légers, il préludait par d’heureux accords et entonnait des chants mélodieux. » Il célébra aussi le patron du navire avec qui il avait parcouru tant de villes et de pays. Ce patron s’appelait Mentès, et voici les vers où il en parle : « Mon nom est Mentès ; né d’Anchiales, illustre par sa valeur, je règne sur les Taphiens, qui s’honorent de l’aviron. » Il témoigna aussi sa reconnaissance à l’armurier Tychius, qui lui avait donné l’hospitalité à Néon-Tichos lorsqu’il se présenta à son atelier. C’est dans l’Iliade qu’il a placé les vers qu’il a faits en son honneur : « Déjà le fils de Télamon le serre de près, portant un bouclier énorme semblable à une tour. Tychius, qui vivait dans Hylé, et dont nul armurier n’égalait l’industrie, lui fit ce bouclier, où éclata son art, de la dépouille entière de sept taureaux vigoureux qu’il couvrit ensuite d’une forte lame d’airain. »

XXVII. Ces poésies rendirent Homère célèbre en Ionie, et sa réputation commençait déjà à se répandre en Grèce. Elle lui attira un grand nombre de visites pendant son séjour à Chios, et on lui conseilla d’aller en Grèce. Ce conseil fut tellement de son goût, qu’il désira ardemment de s’y rendre.

XXVIII. Il avait fait en beaucoup d’endroits de grands éloges de la ville d’Argos ; mais ayant reconnu qu’il n’avait rien dit de celle d’Athènes, il inséra ses louanges dans la grande Iliade, et parla d’Érechthée dans les termes les plus flatteurs et les plus magnifiques. C’est dans le catalogue des vaisseaux. « La cité du généreux Érechthée, que la terre féconde, et que la fille de Jupiter, Minerve, éleva. » Il fait ensuite le plus grand éloge de Ménesthée. Il excellait, dit-il, à ranger en bataille les chars et les gens de pied. C’est dans les vers suivants :« Le fils de Pétéus, Ménesthée, conduit ces troupes. Entre tous les mortels que nourrit la terre, nul n’égala ce chef dans l’art de ranger en bataille les chars et les combattants. » Il place près des Athéniens Ajax, fils de Télamon, qui commandait les Salaminiens. C’est dans ces vers : « Ajax, fils de Télamon, a conduit douze vaisseaux de Salamine, et les a placés auprès des phalanges d’Athènes. » Enfin, dans l’Odyssée, il feint que Minerve, après un entretien qu’elle eut avec Ulysse, se rendit à Athènes, qu’elle honorait plus que toutes les autres villes. « Prenant son vol vers les plaines de Marathon, elle se rend à la superbe ville d’Athènes, séjour fameux de l’antique Érechthée. »

XXIX. Après avoir inséré ces vers dans son poème et s’être préparé à son voyage, il se rendit à Samos dans l’intention de passer en Grèce. Les Samiens célébraient la fête des Apaturies. Un habitant de Samos, qui avait vu Homère à Chios, l’ayant reconnu à la descente du vaisseau, courut en diligence faire part à ses compatriotes de l’arrivée de ce poète, dont il leur fit le plus grand éloge. Les Samiens lui ordonnèrent de le leur amener. Incontinent il retourne sur ses pas, et, l’ayant rencontré, il lui dit : « Mon hôte, les Samiens célèbrent en ce jour la fête des Apaturies ; nos citoyens vous invitent à la célébrer avec eux. » Homère y consentit, et se mit en marche avec celui qui l’avait invité.

XXX. Il rencontra sur sa route des femmes qui offraient dans un carrefour un sacrifice à Courotrophos[x]. La prêtresse, l’ayant aperçu, lui dit d’un air chagrin : « Homme, éloigne-toi de nos sacrifices. » Homère, ayant réfléchi sur ces paroles, demanda à son conducteur quel était celui qui les lui avait adressées, et à quel dieu il sacrifiait. Le Samien lui répondit que c’était une femme qui offrait un sacrifice à Courotrophos. Là-dessus il fit ces vers : « Exaucez mes vœux, Courotrophos ; puisse cette femme avoir en horreur les caresses de l’aimable jeunesse ! qu’elle ne se plaise qu’avec des vieillards blanchis par l’âge, dont le cœur est brûlant et les sens sont émoussés. »

XXXI. Lorsqu’il fut au lieu où la Phratrie était dans l’usage de prendre ses repas, il s’arrêta sur le seuil de la porte, et, tandis qu’on allumait le feu dans la salle, il lui récita ces vers ; d’autres disent qu’on n’alluma le feu qu’après qu’il les eut récités : « Un homme s’enorgueillit de ses enfants, une ville de ses remparts, une campagne de ses chevaux, la mer des vaisseaux qui la couvrent ; les richesses sont l’ornement d’une maison ; de respectables magistrats, assis sur un tribunal, font un spectacle admirable ; mais le plus beau spectacle, à mon avis, est celui du feu qui brille dans une maison un jour d’hiver, lorsque le fils de Saturne répand sur la terre la neige avec les frimas. » Il entra, et, s’étant mis à table avec ceux de la Phratrie, ils lui témoignèrent de grands égards et beaucoup de respect. Il passa la nuit en ces lieux.

XXXII. Le lendemain il sortit. Des potiers de terre l’ayant aperçu tandis qu’ils faisaient chauffer leur four, ils l’invitèrent d’autant plus volontiers à entrer chez eux, qu’ils n’ignoraient pas qu’il était plein de talents. Ils le prièrent de leur chanter quelques-unes de ses poésies, et lui promirent de reconnaître sa complaisance en lui faisant présent de quelques-uns de leurs vases, ou de toute autre chose qui serait en leur pouvoir. Il leur chanta donc ces vers qu’on appelle le Fourneau : « Potiers, si vous m’accordez la récompense promise , je vous chanterai ces vers. Accourez à ma voir, Pallas, protégez ce fourneau. Que tous les cotyles, que toutes les corbeilles se couvrent d’un beau noir, soient cuits à propos, et rapportent à leur maître un prix considérable. Qu’il s’en vende beaucoup au marché, beaucoup dans les rues ; que le profit en soit grand. Puissiez-vous, déesse, m’accorder de croître ainsi en sagesse ! « Mais si, sans pudeur, vous cherchez à me tromper, j’invoque sur votre fourneau toutes les pestes: Svntrips, Smaragos, Asbetos, Abactos et 0modamos, qui portent à cet art les coups les plus funestes. Que le fourneau, que la maison soient la proie des flammes, et que, dans le trouble occasionné par l’incendie, on n’entende que les gémissements et les cris plaintifs des potiers. Tel le frémissement du cheval tel soit celui du fourneau lorsque les vases volent en éclats. Fille du Soleil, Circé, célèbre par vos enchantements, répandez vos poisons sur les potiers et sur leurs ouvrages. Et vous aussi, Chiron, amenez avec vous grand nombre de centaures, et ceux qui ont échappé aux coups d’Hercule, et ceux qui ont péri en combattant contre lui ; puissent-ils briser tous ces ouvrages ! Puisse le fourneau tomber sous vos coups, et les potiers, en se lamentant, être témoins de cet affreux spectacle ! Je me réjouirai cependant de leur triste malheur. Quiconque se baissera pour considérer de plus près cet incendie ; qu’il ait le visage saisi par la flamme afin que tout le monde apprenne à ne point commettre d’injustices. »

XXXIII. Il passa l’hiver à Samos. Dans les néoménies, ou nouvelles lunes, il se rendait aux maisons des riches, où il chantait ces vers qu’on appelle Éirésioné[xi], et dont il tirait quelque récompense. Dans ces visites, il était toujours accompagné des enfants des plus illustres habitants du pays. « Nous avons dirigé nos pas vers la demeure d’un homme puissamment riche, dont la maison regorge de biens. Portes, déployez vos battants ! Plutus se présente, accompagné de l’aimable gaîté et de la douce paix. Que les vases ne désemplissent pas, que le feu soit toujours allumé dans le foyer et la table toujours chargée de pain ! Que la femme du fils de la maison vienne vous trouver portée sur un char attelé de mules ! que cette femme, assise sur un siége orné d’ambre, travaille en toile ! Je reviendrai ; oui, je reviendrai tous les ans, comme l’hirondelle. Je suis debout, ici, à votre porte. Soit que vous me fassiez quelque présent, soit que vous me refusiez, je n’y resterai pas ; je ne suis pas venu dans l’intention de demeurer avec vous. »Les enfants chantaient à Samos ces vers toutes les fois qu’ils faisaient la quête en l’honneur d’Apollon. Cet usage subsista longtemps dans cette lie.

XXXIV. Au commencement du printemps, Homère voulut partir de Samos pour se rendre à Athènes. Il mit à la voile avec quelques Samiens, et aborda à l’île d’Ios. Ils ne débarquèrent pas à la ville, mais sur le rivage. Homère, se voyant attaqué d’une maladie grave, se fit porter à terre. Les vents contraires ne permettant pas de continuer la navigation, on resta plusieurs jours à l’ancre. Homère reçut la visite de quelques habitants de l’île d’Ios, qui ne l’eurent pas plutôt entendu parler qu’ils furent pénétrés d’admiration.

XXXV. Pendant que les matelots et quelques-uns des habitants de la ville s’entretenaient avec Homère, des enfants de pêcheurs abordèrent en ces lieux ; et étant descendus sur le rivage, ils leur adressèrent ces paroles :« Écoutez-nous, étrangers ; expliquez, si vous le pouvez, ce que nous allons vous proposer. » Alors quelqu’un de ceux qui étaient présents les engagea à parler. « Nous laissons, dirent-ils, ce que nous prenons, et nous emportons ce que nous ne prenons pas. » Ne pouvant rien comprendre à cette énigme, les enfants des pêcheurs la leur expliquèrent. « Notre pêche ayant été malheureuse, leur dirent ils, nous nous sommes assis sur le rivage ; et comme nous étions tourmentés par la vermine, ce que nous avons pris, nous l’avons laissé en ces lieux, et nous remportons chez nous ce que nous n’avons pu prendre. » Homère fit là-dessus ces vers : « Enfants, vos pères ne possèdent ni d’amples héritages, ni de nombreux troupeaux. »

XXXVI. Homère mourut de cette maladie à Ios, et non du chagrin de n’avoir pu comprendre l’énigme des enfants, comme quelques auteurs l’ont écrit. Il fut enterré sur les bords de la mer par ses compagnons de voyage et par ceux des habitants d’Ios qui l’avaient fréquenté pendant sa maladie. Longtemps après, et lorsque ses poèmes, devenus publics, furent admirés de tout le monde, les habitants d’Ios inscrivirent sur sa tombe ces vers élégiaques : certainement ils ne sont pas d’Homère :« La terre recèle ici dans son sein la tête sacrée du divin Homère, dont la poésie a illustré les héros. »

XXXVII. On a vu par ce que je viens de dire qu’Homère n’était ni Dorien ni de l’île d’Ios, mais Æolien. On peut encore le conjecturer sur ce qu’un aussi grand poète n’a pu parler dans ses poèmes que des plus beaux usages, ou de ceux de sa patrie. Vous en pourrez juger par ces vers :« Ils lèvent la tête des taureaux vers le ciel, les égorgent et les dépouillent ; ils séparent les cuisses, les couvrent deux fois de graisse et des lambeaux sanglants de toutes les parties de la victime. » Il n’est point parlé des reins dans ces vers, parce que les Æoliens sont les seuls d’entre les Grecs qui ne les brûlent pas. Homère fait voir aussi, dans les vers suivants, qu’étant Æolien, il suit les usages de son pays :« Le vieillard fait brûler la victime sur le bois de l’autel, et verse dessus des libations de vin. Des jeunes gens, à côté de lui, tiennent des broches à cinq rangs. »Les Æoliens sont les seuls peuples de la Grèce qui fassent cuire les entrailles des victimes avec des broches à cinq rangs ; celles des autres Grecs n’en ont que trois. Les Æoliens disent aussi p¡mpe pour p¡nte, cinq.

XXXVIII. J’ai rapporté ce qui regarde la naissance, la vie et la mort d’Homère. Il me reste à parler du temps où il a vécu. Il sera aisé de le déterminer avec exactitude et sans crainte de se tromper, si on l’examine de cette manière-ci. L’île de Lesbos n’avait point encore de villes ; on y en fonda cent trente ans après l’expédition de Troie, où commandaient Agamemnon et Ménélas. Cyme, ville æolienne, appelée aussi Phriconis, fut fondée vingt ans après Lesbos ; et dix-huit ans ensuite, Smyrne le fut par les Cyméens. Ce fut en ce temps-là qu’Homère vint au monde[xii]. De la naissance de ce boëte jusqu’au passage de Xerxès en Grèce, il y a 622 ans. Il est aisé de calculer la suite des temps par les archontes. Il est donc prouvé qu’Homère est né 168 ans après la prise de Troie.

FIN DE LA VIE D’HOMÈRE.

NOTES

[i] Ce début est tout à fait dans la manière d’Hérodote ; on y trouve la même simplicité que dans le premier livre de son Histoire ; mais cette ressemblance, facile d’ailleurs à imiter, est-elle une raison suffisante pour attribuer l’ouvrage à Hérodote ? Cette question a été longuement discutée par les savants, et elle n’est pas encore complètement résolue. Quoi qu’il en soit, on peut affirmer que, si l’ouvrage n’est pas d’Hérodote, il dut être composé dans un temps peu éloigné de celui où vivait cet historien, et par un écrivain d’un ordre supérieur. Les détails curieux qu’il contient des mœurs antiques, et le tableau touchant que l’auteur présente d’un homme de génie aux prises avec l’adversité, en rendent la lecture attachante et militent en faveur de son ancienneté. (Larcher)

[ii] Il ne faut pas confondre Thésée de Thessalie avec Thésée roi d’Athènes. Quoique celui-ci prétendit être fils de Neptune, il n’en descendait pas moins de Cécrops, premier roi de l’Attique. Il vint au monde vers l’au 3368 de la période julienne, 1346 ans avant notre ère, et mourut l’an 3421 de la même période, 1293 ans avant Jésus-Christ, âgé de 53 ans, dont il en avait régné vingt-neuf. Thésée, fondateur de la ville de Smyrne, descendait d’Eumélus, fils d’Admète, et remontait, par Phérès et Créthée, à Æole, fils d’Hellen et petit-fils de Deucalion. Ces deux généalogies prouvent que ces deux personnages ne sont pas de la même maison. Bien plus, Thésée, roi d’Athènes, est mort, comme on l’a observé, l’an 1293 avant notre ère ; et Thésée, fondateur de Smyrne, florissait l’an 1103 avant la même ère, puisque ce fut l’année de la fondation de cette ville. Ainsi il y a eu 191 ans entre la mort du premier Thésée et le temps où a fleuri le second. (L.)

[iii] Ce Midas était, selon M. le président Bouhier, le second prince de ce nom. Sa femme s’appelait Démodice ; elle était fille d’Agamemnon, roi de Cyme. Héraclides nomme cette princesse Hermodice. Il assure qu’elle n’était pas moins sage que belle, et qu’elle fut la première qui frappa de la monnaie à Cyme (L.)

[iv] Mot à mot, les peuples du Phricon. Le mont Phricium est une montagne de la Locride, au-dessus des Thermopyles. Il en sortit une colonie qui bâtit la ville de Cyme : cette ville prit de là le nom de Phriconis. — (Strabon, lib. XIII)

[v] Thestorides est un nom patronymique qui signifie fils de Thestor, Calchas, ce fameux devin qui accompagna les Grecs à l’expédition de Troie, était aussi surnommé Thestorides, parce qu’il était fils de Thestor ; et c’est ainsi que le nomme souvent Homère. (L.)

[vi] On appelle ce poème la petite Iliade, afin de le distingues de l’Iliade que nous aurons. Pausanias en parle, ainsi que saint Clément d’Alexandrie, sans cependant en nommer l’auteur. Il parait certain que c’est Leschès de Lesbos qui l’a composé ; sur lequel on peut consulter Saumaise : In exercitationibus Plinianis, p. 847 et sqq. (L.)

[vii] Si l’on n’a commencé à exploiter les mines de fer du mont Ida qu’après la fondation de Cébrénies, que devient la tradition qui attribue, celte exploitation aux Dactyles-Idéens. (WESSELING.)

[viii] Suidas et Proclus mettent aussi les Cercopes au nombre des ouvrages d’Homère. Ce poème n’est pas venu jusqu’à nous. Ces Cercopes étaient des hommes méchants, trompeurs. De là le proverbe xerxvpÛzein, qui signifie agir frauduleusement. (L.)

[ix] Les Épicichlides étaient un poème destiné à l’amusement des enfants. Comme ils prenaient un singulier plaisir à le lui entendre chanter, ils lui faisaient présent de grives, ainsi que nous l’apprenons de Ménæchmus dans un ouvrage sur les artistes. Les Grecs nommaient en leur langue une grive ?????. Ce poème roulait en grande partie sur l’amour, au rapport de Cléarque dans le second livre des Erotiques. (L.)

[x] Le père Politi prouve très bien que Courotrophos est la même divinité que Lucine. (Voyez les Commentaires d’Eustathe, p. XIII.)

[xi] L’Éirésioné était une branche d’olivier, et quelquefois, quoique assez rarement, de laurier, revêtue de bandelettes de laine, dont elle était entrelacée. On attachait à ces bandelettes des figues, des pains, du miel, de l’huile et du vin. (L.)

[xii] Ce passage prouve évidemment qu’Hérodote n’est pas l’auteur de la vie d’Homère. Ce poète est né, selon Hérodote, 400 ans avant lui. Cet historien étant venu au monde l’au 4230 de la période julienne, 484 ans avant notre ère, Homère doit être né l’an 3830 de la période julienne, 884 ans avant Jésus-Christ. Selon l’auteur de la vie d’Homère, il est né l’an 3612 de la période julienne, 1102 ans avant notre ère. Cela fait une différence de 1218 ans. Il est donc évident que le même écrivain n’a pu composer ces deux ouvrages. (L.)

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