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« Artaud le précipité », par Maxence Caron

par admin, septembre, 2014

Antonin Artaud

 

Artaud le précipité *

Parmi les lettres qu’il envoie régulièrement et les nombreuses pages dont il emplit ses cahiers avec acharnement, un aliéné enfermé depuis des années à l’asile de Rodez inflige à son temps quelque virtuose trait de plume : il dénonce ainsi « le monstrueux complot souterrain qui a lieu de par le monde pour maintenir les choses dans le pli utérin voulu par la tourbe analphabète d’incultes qui composent l’humanité ». Ces mots d’Antonin Artaud (1896-1948) sont écrits au terme d’une guerre mondiale dont il est clair que le pensionnaire du Dr Ferdière n’entendit rien. Pourtant l’inquiétante émaciation de son visage, l’ensemble de sa physionomie ectoplasmique ne seraient pas différentes s’il revenait de l’enfer ou s’il le traversait. Du fond de sa solitude psychotique, ses paroles sont nettes : « Je suis le charnier en marche éternelle lui-même », écrit-il en 1945.

La psychose est troublante qui manifeste une telle forme d’extra-lucidité historique que dans la parole d’un homme coupé de tout soit pressenti, justement en 1945, le poids d’un tel charnier, toute douleur étant par lui vécue comme une part de son propre et interminable martyre. Surprenante parole : celle d’un furieux « soigné » à l’électrochoc mais capable de dénoncer en quelques mots la pathologie dont crèvera sur quarante ans, repue de complaisance, une civilisation amoureuse de la pulsion utéro-régressive à laquelle elle s’abandonne au moment où Artaud l’anathématise déjà comme un envoûtement global. Les conclusions d’une telle lucidité ne deviendront un sujet que plus tard dans le langage policé des savants : Carl Schmitt, ou Jacques Lacan lui-même qui avait pris sur soi, après examen, de noter dans un rapport psychiatrique établi en 1938 à Sainte-Anne, qu’Artaud était perdu pour la littérature…

Un fou qui saurait lire dans le cœur du désarroi mondial ? Un ahuri qui comprendrait les épreuves de sa maladie comme le double larvaire projeté ainsi qu’une ombre par le théâtre où se joue une proche déflagration ? Contrairement à Hölderlin ou Nietzsche, Artaud traverse l’opacité de la folie, continuant une œuvre complexe et cohérente. Cette cohérence est difficile à éclairer, mais qui parvient à l’apercevoir apprend sur l’état du monde tous les effrois, divagations, aberrations, toutes les errances qu’une personnalité acharnée a su refléter avec l’étincelante intensité d’une comète qui brûle et ne s’éteint pas.

Afin de poser un regard sur la claire obscurité de cette étoile en continuelle consomption, sur cette revêche translucidité qui a pour nom Artaud et en qui notre époque laisse apparaître toute sa catastrophe, un important livre sert de guide ; il est écrit par Françoise Bonardel** qui aborde en détails les différentes phases de cet itinéraire. Sur Artaud nous n’avons rien lu qui vaille hormis ces pages où, avec la rigueur des grands ouvrages, un chercheur pris par l’urgence de son sujet eut le courage de passer des années à côté du désastre qui s’y concentre afin de nous en faire saisir le plein déploiement dans le regard de notre prochain.

Maxence Caron

 

* Version originale d’un bref texte paru pour un journal dont la rédaction, sans en avertir l’auteur, « rewrite » certains mots en y ajoutant des fautes de français.

** Françoise Bonardel, Artaud : La fidélité à l’infini, P.-G. de Roux, 2014.