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Le Bloc-Notes de Maxence Caron, octobre 2019 : « La Saison des crapaudes à plumes »

par admin, octobre, 2019

Service Littéraire, numéro 132

Bloc-Notes d’octobre 2019 :
La Saison des crapaudes à plumes.

 

« Vieille femme grotesque », Quentin Metsys, 1513

 

« Ah ! vraiment, c’est triste, ah ! vraiment ça finit trop mal », me disais-je avant même que ne fût commencé le répugnant chambard de la rentrée litterreuse. Je me chantais les mots de Verlaine : « Il n’est pas permis d’être à ce point infortuné ». Un millier de romanciers mais pas une seule œuvre, et les officiels babils se bousculent à qui se réjouira le plus bruyamment du « naturel littéraire français ». « Ah ! vraiment, c’est triste, ah ! vraiment ça finit trop mal » : quand le prix Bernard-Pivot de début-novembre tombera comme une hache sur un cou déjà coupé, quand auront été consultées, entre autres géants, les si considérables et capitales autorités de Tahar Jelly-Bean, Zizi Despentes ou Éric-Emmanuel Sploutch, le trimestre aura fait la revue des analphabétiques tripes nationales : un défilé de graffignoux, un rang de tout ratatinés petits chieurs d’encre destitués de toute grâce. Mais dans la viscosité du pire il y a diverses densités d’enduits. Vaste tache dans la boue, il y a la part qu’à cette extermination prend la « littérature féminine », soit la masse de toutes les lavures bavées par l’étreinte de la femelle et de la pointe Bic. La femelle contemporaine est féministe : plus qu’une dignité, ce lui est une identité. En dehors de ce qu’elle déduit de son préjugé féministe, elle n’a rien à dire. L’œuvre d’art cependant, et comme le rappelle Kant, est l’objet d’une subjectivité désintéressée, elle est pétrie par une universalité qui ne se fixe aucune représentation : bref, le contraire du « message », du « cri », et autres « communications ». L’œuvre d’art est la présence, en un objet, d’une liberté que n’offre aucune chose du monde : dès qu’une idéologie est adoptée, et le féminisme en est une, par essence l’art est impossible. On ne verra pas plus d’œuvres d’art dans une société féministe qu’il n’y en a dans le réalisme soviétique. « Ah ! vraiment, c’est triste, ah ! vraiment ça finit trop mal. Il n’est pas permis d’être à ce point infortuné… »

Le féminisme ne consiste nullement à se libérer du regard des hommes, ni à s’en excepter, mais à l’interdire tant il est vrai qu’on l’a définitivement intégré et accepté comme une fatalité de référence. Un référent qui fait donc hurler les bonnes femmes à la moindre de ses manifestations : c’est exactement là que, nodale et structurelle, réside la contemporaine hystérie de la gent vagineuse – à quoi, parmi les pâmoisons inachevées et les éblouissements parfaits, celle-ci ne répond que par des résolutions psychotiques. Car le féminisme n’accepte en rien la femme, mais il tente seulement de se cacher de l’homme, et donc de cacher l’homme. Dans leur communauté schizophrène, toutes ces damnées chipotasses piaulent comme un sénat de sorcières : ne sachant s’accepter, elles n’ont rien pu faire qu’excepter l’homme, mais afin de le devenir. Le féminisme prêchera donc « l’indifférenciation » (sexuelle), tandis qu’est active derrière ce mot la volonté des femmes d’avoir droit au caprice de l’oscillation entre les sexes, de même qu’un schizophrène veut la coexistence des identités, et pour jouir du bénéfice de tout désir possible. Le féminisme est la revendication des femmes à la schizophrénie sexuelle afin que nulle ne soit jamais comptable de ses caprices. Un seul mot à la bouche : « et-en-même-temps », symptôme dont on fait des politiques pour banquiers androgynes mais aussi des « rentrées littéraires » où sont appelés « romans » des racontasseries invertébrées. Ainsi remugle jusque dans les lettres le marais où clapotent les paralogiques débats d’Ovuline et Vulviane.

Dénués de tout style comme de toute intelligence puisque privilège est donné à « l’intuition », les « romans » ne parlent plus que de grossesses et de parturitions, de recherches du pucelage perdu et d’innocences à découvrir, de l’enfance à inventer, des couches, des liquides, du lactose et du biberon, et de la défense du plus faible car il est celui sur qui la femelle peut exercer sa domination. Et ce sont viols, vaches, pochtrons, poupées… Ô l’élégante nature de la littérature femelle ! Ouvrez vos cœurs aux histoires de la babasse, de la conque et du connil. Vous serez injuriés si vous ne goûtez pas les récits de menstrues, les autofictions d’inceste, les épopées de la layette et les lettres ouvertes à mon cul. Vous serez maudits par la ministresse de la litière de Procuste et de l’interversion zizi-zézette, Milène Chiaplus. Ainsi vont les hystéries de Microgénitopolis. « Non vraiment cela finit trop mal, vraiment c’est triste. Ô le feu du Ciel sur cette ville de la Bible ! » (Verlaine)

Pour conjurer la funeste saison des crapaudes à plumes, il faut lire le remarquable roman historique de l’illustre Rex Warner, Périclès l’Athénien (réed. Belles Lettres). Haute figure de la démocratie attique, le grand homme y est entouré de grands hommes – Thucydide, Sophocle, Eschyle… L’on retourne ici aux sources profondes de l’esprit démocratique : transmettre au peuple un paradigme de grandeur et de sensibilité plutôt qu’inciter l’humaine bêtise à l’impudeur par voie de subjectivisme que flatte une molle féminité globalisée. Dans cette belle unité démocratique sont mises en évidence à la fois les conditions favorables à l’avènement de l’œuvre d’art et, réciproquement, les conditions esthétiques qui, telle une constitution implicite, font la vie intérieure d’un État autant que la santé d’un peuple – celui de l’âge classique grec. Une démocratie assurément, et qui pense au contraire de la nôtre : comme c’est étonnant.  Quoi de neuf, donc ? Périclès. Et je laisse à leur sort les crapaudes déguisées en crapaudes.

Maxence Caron

Depuis → Littérature