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Bloc-notes de Maxence Caron : « La vie d’Adèle van Ordinaire »

par admin, septembre, 2020

Service Littéraire, numéro 140

Bloc-Notes de Maxence Caron (septembre 2020) dans le Service Littéraire :
La vie d’Adèle van Ordinaire 

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La vie d’Adèle van Ordinaire

 

De quel art la religion du narcissisme primaire est-il capable ? Rien. Et si l’histoire littéraire retient quelque chose des femmes, à qui furent dès toujours confiées la connaissance et la transmission des arts, ce sera, donc, qu’après avoir été honteusement stériles elles devinrent tristement fécondes. Cette assemblée de blattes précambriennes est en effet extrêmement plus morte qu’un sénat de fossiles, et s’essaie à cet absolu tellement sien : le style quotidien, pour âmes quotidiennes. Rien de tel qu’un livre femelle pour que, face à la systématique absence de toute grandeur et devant « ce style coulant cher au bourgeois » (Baudelaire), les mots désolés de Laforgue nous reviennent : « Ah ! que la vie est quotidienne… » De ce phénomène Gallimard publie un spécimen mais qui, encore plus infundibuliforme que ses habituels fourbis, revendique cette fois-ci, lustre et illustre sa nullité. La lavure s’intitule La vie ordinaire, d’une certaine Adèle van Reeth. Plusieurs titres étaient possibles : « La vie d’Adèle » par Ordinaire van Reeth ? « La vie de van Reeth » par Adèle Ordinaire ? On ne savait pas bien. Il fallait la décision d’un vrai chef. Les commerciaux de la rue de l’Annuaire par conséquent tranchèrent, et pour la grande cause : celle du public, qui jamais s’élever ne doit, mais toujours gésir parmi soi, auto-divinisé et dépressif. Il fallait que le titre dît au lecteur que le livre était comme lui : stupide, vitulaire, mort et satisfait. Il fallait que l’intitulé montrât la communion préétablie entre la nullité de l’auteur et celle de la badaudaille. « Venez, imbéciles, je suis comme vous ! » criait Adèle dans l’œuvre de sa vie. Ainsi, pour cette œuvre qui n’était ni belle ni originale ni singulière, et qui participait du combat planétaire de lamineux aplatissage de l’intelligence et de lumineuse extermination du langage, le titre, miroir de ses entrailles, était trouvé : La vie ordinaire. Un livre résolument écrit à la première personne ! mais laquelle ? De toutes les destinées la plus implacable est celle d’interchangeable.

Baquetant ainsi dans les inestimables trivialités de son « ressenti », Adèle van Ordinaire parle de la vie et déduit l’ordinaire de ses avis : un « livre » est né. Bien plus qu’un livre : un paradigme. Oui ! Tandis que Balzac s’épuisait à décrire les manifestations du néant, l’éditeur fait beaucoup mieux : d’un même geste il découvre au néant un archétype et lui donne un corps éditorial. Il ne s’agit donc plus de fabriquer un objet impérissable, qui n’existe pas encore, et à partir de ce qui semble inaccessible ou impossible – définition même de l’œuvre d’art –, mais de faire du néant à partir du nul, du vide avec de l’inconsistant. Voilà l’éblouissante botte de l’éditeur arriéré qui, tel un eunuque érectile, court à l’abîme tout convaincu d’être révolutionnaire. Dès lors paraît, coprolithe chu d’un désastre très clair, la triviale vie d’Adèle van Ordinaire. Se lave-t-on jamais d’avoir mis sa main dans celle de la bêtise ? La question n’est pas apparue à l’auteuresse. Mme van Ordinaire fait preuve d’une exhaustive pénurie de pensée, et dans son indigence l’ambitieuse illettrée invite à sa suite tous les troupeaux du monde à paître dans le vide pour n’avoir plus jamais faim. Si vous fréquentez les trottoirs demi-culturels habituez-vous à l’y croiser : il y a aujourd’hui identité de boniments pour vanter la panacée et le bas-bleu plissé. Héritière aspirituelle d’une longue lignée de suffragettes subventionnées et d’écrivassières de sang rassis, vous n’avez pas fini de l’entendre partout ne rien dire à tue-tête. « Le peuple est bête, pue et crache partout » (J. Renard) et il fait aussi des livres. Pour la majorité, mondaine, parvenir à un certain mode d’existence, suppose que l’on écrive des « livres » ; pour quelques-uns seuls, parvenir à écrire un livre suppose que l’on s’astreigne à un certain mode d’existence. Afin de venir au monde toute grande œuvre d’art requiert la force d’un moine. Or, il y a dans la modernasserie une sorte de contrat délusoire entre l’homme et le sort, où en vertu de telle confabulation, l’on se fait accroire qu’en enfonçant continûment dans le sort il se peut probablement qu’on en sorte. Se forme là l’obstination du vulgaire, qui écrit pour « se raconter » tout en rêvant qu’il en viendra autre chose que du vulgaire. Et c’est là toute l’avide et toute la vide et toute la vie d’Adèle van Ordinaire.

Maxence Caron

 

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