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Bloc-Notes de Maxence Caron : « Ils sont morts depuis le commencement »

par admin, novembre, 2020

Service Littéraire, numéro 142

Bloc-Notes de Maxence Caron (novembre 2020) dans le Service Littéraire :
Ils sont morts depuis le commencement 

 

Brueghel, Ivrogne couvant un oeuf

(Brueghel, Ivrogne couvant un oeuf)

Ils sont morts depuis le commencement

 

Ô combien est émouvante, et combien belle, l’ambition de l’écrivain contemporain ! Il ne travaille que dans le dessein de mettre en rumeur ce qui constitue à ses yeux le monde entier, à savoir sa bonniche, trois journalistes et un arrondissement. Vulgivague par nature et par goût, il présente ainsi partout aux notables et aux assis qui lui sont utiles, des respects qui tiennent de la bassesse quand ils ne sont pas déjà de la corruption. Il s’abaisse dans l’espoir qu’on se jette à ses pieds. Il s’humilie à un petit nombre de vieux verrats dans l’espoir qu’au grand nombre des pourceaux l’on permette de l’aimer : combien de carrières reconnaît-on là. De tels « auteurs », aussi nombreux que la quasi-totalité, sont faits pour les tourbeuses odeurs de la gloire sociale. Ils sont faits pour la renommée comme un pot de chambre pour ce qui doit le remplir ; et une oligarchie de jurés étroniformes, de pourvoyeurs de prix, d’articliers illettrés et d’excitateurs putains sont là pour garantir qu’ils en soient remplis jusqu’au bord.

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Beaucoup d’écrivains en activité sont déjà des cadavres, ils sont morts depuis le commencement : de beaucoup d’encriards aujourd’hui célèbres et dont l’existence est totalement morte, l’on peut ainsi se dire, d’une certaine manière, qu’ils ont été lus pendant leur vie donc après leur mort. Tous ces cadavres écrivent, et d’aucuns archi-décharnés parmi ces squelettes se font un mausolée compensatoire de la vacuité interstitielle qui leur est entre les os : ils démultiplient ainsi les publications interchangeables comme on lancerait des fioles vides parmi les foules, et afin de faire oublier qu’ils ne sont et n’ont jamais été qu’ampoules venteuses. Des mausolées d’exemplaires vacueux… Le lendemain du décès, il n’y aura plus même évidemment un souvenir pour ces riens. Paradoxalement, les lecteurs d’un Marcel Onfray seront finalement venus sur sa tombe plus souvent de son vivant qu’après sa mort.

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En écrivant à Timothée (I Tm IV, 1) Saint Paul fait description prophétique du féminisme « végan ». Car « l’Esprit Saint dit clairement que dans les derniers temps certains abandonneront la vérité pour s’attacher à des doctrines diaboliques, séduits par d’hypocrites imposteurs : ces gens-là interdiront le mariage et l’usage alimentaire d’animaux que Dieu a créés pour être pris avec action de grâces ».

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Écrivains de père en fils, éditeurs de père en fils, journalistes de père en fils, etc. Tous écornifleurs par clan ou par un industrieux dispositif népotique, tous accroupis sur la joyeuse présupposition d’un déterminisme génétique, d’un ordre désoxyribonucléique, d’une nomenklatura chromosomique, ils s’échangent ainsi des indulgences en vue d’un paradis sans Dieu dont ils sont les seuls astres régents et directeurs. Tous ces minuscules diadoques se prennent pour des Olympiens, et sont à l’image de ces révolutionnaires qui ont aboli la primogéniture des rois afin d’une assemblée dite nationale où ils pussent se faire députés de père en fils. Leur objectif ? L’érection d’un nouveau système absolutiste. Leur intérêt ? Se prémunir absolument contre les conséquences de leur endémique et propre absence de talent. Au sein de cet endogame Système du Nouvel Ordre Bourgeois (acronyme : le snob, mot lui-même issu du latin sine nobilitate, sans noblesse) où la consanguinité d’une sève croupie ne permet cependant guère de chercher autrement qu’en vain quelque valide prince du sang – au sein, donc, de ce nouvel ordre, la domination systématique de ces sempiternels fins-de-race, et la légale illégitimité de leur légisme, ne laissent guère l’espoir qu’on en soit jamais débarrassé : ils reviennent, et ils reviennent, sans même essayer l’élégance d’être discret. Qui voudra entrer dans cette congénitale camarilla devra désapprendre la dignité, et prostituer sa conscience à plus funeste que la flatterie.

Maxence Caron