Entretien de Philippe Muray trois mois avant sa mort

Entretien. Le Point n°1732, 24/11/2005

Le Point : Le moderne, écrivez-vous, ne se bat plus qu’avec le moderne. Que rangez-vous sous le vocable de « moderne » : nouveauté, mouvement, fin de l’Histoire ?…

Philippe Muray : Tout cela, bien sûr, et puis encore tant d’autres choses, le culte des droits de l’homme, l’extase du vacarme, l’envie du pénal déchaînée, la tolérance comme religion, l’exclusion comme démoniaque obsédant, etc., enfin tout le feu d’artifice bien connu d’un système emballé depuis une vingtaine d’années maintenant. Mais je ne veux pas me laisser enfermer dans une définition du moderne parce que ce que j’essaie de décrire, dans « moderne contre moderne », c’est la disparition de l’antagoniste du moderne, à savoir l’ancien, et quand on perd son antagoniste on perd aussi sa propre définition. On est privé de son ombre et pour ainsi dire de son sexe. Le règne du moderne intégral, au terme d’un minutieux processus de purification ethnique qui est l’oeuvre d’une génération, laisse le même en face du même dans une sorte de combat tragi-comique de doubles, une guerre tautologique, une tautomachie dont je dis qu’elle est le ressort véritable de la période actuelle.

Depuis plusieurs années, vous décrivez l’anéantissement programmé, méthodique de l’ancien monde historique : il lui arrive pourtant de relever la tête, y compris dans des formes tout aussi inquiétantes que le nouveau monde lui-même. Pour ne citer qu’un exemple, la réélection de George W. Bush par un peuple à qui ses grands médias serinaient que rien n’était plus important que le mariage homosexuel n’exprime-t-elle pas le désir de ralentir la marche inéluctable du progrès ?

PM : Je n’ai pas trouvé inintéressante la réélection de Bush, même si je continue à juger sa politique en Irak comme une aberration cosmique. Surtout, je n’ai pas boudé mon plaisir devant la rage de l’Europe divine accusant les Américains d’avoir voté au nom de valeurs obscurantistes alors que nous sommes si fiers, nous, de piétiner nos « racines chrétiennes ». Mais je ne crois pas que ce soit autre chose que de l’ordre du sursaut.

En politique, le moderne s’identifie largement à la gauche, le camp du Bien : il faut être absolument de gauche, au point que la droite elle-même est de gauche. Mais même dans le camp appelé gauche, des voix s’élèvent aujourd’hui pour réclamer un retour de l’autorité, voire un certain conservatisme. N’êtes-vous pas en train de rater un tournant ?

PM : Quel tournant ? La longue période que j’ai commencé à décrire n’a rien à voir avec ce que croient repérer toutes les semaines comme « tendances », parce qu’il faut bien nourrir la machine à événements, les médiatiques ou les sociologues du CNRS, et qui est en général aussi insubstantiel que les mouvements de mode. Je me fiche, dans ces conditions, de rater des tournants. Il y a, il y aura toujours des aspirations au « retour » à ceci, à cela, à plus d’ordre, à plus d’autorité, à tout ce qui a vécu et continue à s’effacer tandis qu’on pousse des beaux cris pour le ressusciter, au moins en ressusciter un petit bout pour que le monde soit de nouveau respirable. Mais le moderne hégémonique se renforce, au contraire, de ces protestations sympathiques qui d’ailleurs reviennent et reviendront à intervalles réguliers. Tout cela ne change rien à l’irrésistible croissance de ce qu’il faudrait appeler le « Nouvel Ordre moderne », et qui va d’ailleurs à sa perte tout seul. Je ne crois pas que c’est en essayant de réinstiller un peu de raison « à l’ancienne » dans cette folie effervescente qu’on l’arrêtera. Si elle doit se détruire, ce ne sera que par elle-même. Cela dit, le phénomène peut connaître des moments de fatigue, des passages à vide. Nous sommes peut-être dans un de ces moments…

Enfin, la victoire du non au référendum sur le traité constitutionnel européen n’est-elle pas, au moins en partie, l’expression d’un refus de l’injonction modernolâtre ?

PM : Certes. Mais vous remarquerez que tout cela aura été absolument sans conséquence. Les partisans du oui se sont considérablement énervés avant le référendum et un peu après, ils ont vitupéré, menti, calomnié, camouflé, hurlé, menacé, sommé, injurié ; puis ils ont décidé tout simplement d’ignorer ce qui venait de se passer. Cette fois, ils n’ont même pas envisagé de faire revoter un peuple dont ils ont préféré considérer qu’il n’était même plus représentatif de lui-même et qu’il suffisait donc d’ignorer sa volonté, ce qui est plus simple que de le dissoudre. Ainsi se trouve également renversé (et résolu !) le problème politique de la représentation, qui descend des élus aux électeurs, et dont la faillite incombe désormais à ces derniers : à la lettre, le peuple ne représente plus rien.

La société même n’adhère peut-être pas autant que cela aux inventions mirifiques de « Festivus festivus ». Encore un exemple qui vous est cher : si tous les médias encensent Paris-Plage, il est de plus en plus fréquent d’entendre des critiques de cette magnifique avancée. N’assiste-t-on pas à un divorce croissant entre le monde qui vit sa vie et le récit médiatique ?

PM : Oui, mais il faudrait être bien sûr qu’il y a un « monde qui vit sa vie », une humanité authentique opposée à l’insincérité des médias. Je crois au contraire qu’il n’y a plus que médias, culture et art : c’est de ces trois choses que le désastre moderne est composé, et tout le monde est artiste. A ce propos, vous devriez jeter un coup d’oeil sur un petit livre qui vient de paraître, publié par la fondation Jean-Jaurès, et qui traite du rapport des jeunes artistes avec la politique. Je n’ai retenu pour vous que cette seule déclaration de Marie Darrieussecq, qui me paraît à peu près parfaite jusque dans son charabia : « L’art, le vrai, avance pour un monde de plus en plus moderne. » Joli, non ? Continuer à lire « Entretien de Philippe Muray trois mois avant sa mort »

Maxence Caron invité de Frédéric Lenoir sur France Culture : Expérience spirituelle et création artistique

Sont notamment évoquées la poésie, avec Le Chant du Veilleur (éd. Via Romana), et la musique, avec Pages – Le Sens, la musique et les mots (éd. Séguier)

Entretien de Philippe Muray avec la Revue « Médias »

Entretien de Philippe Muray avec la Revue « Médias » (n° 8)

Où étiez-vous passé l’an dernier, lorsque Jacques Derrida, Étienne Balibar et des dizaines d’autres intellectuels signaient « l’appel contre la guerre à l’intelligence » lancé par Les Inrockuptibles ?

Philippe Muray : Chez moi, en train de ne pas signer cet appel ridicule. Ce qui me frappait dans cette pétition, qui était un peu la queue du mouvement des intermittents de l’été précédent, c’était d’abord sa rare sottise, ensuite son confusionnisme intéressé, et enfin cette incroyable prétention démagogique de ses initiateurs, tous « intelligents » autoproclamés, à se présenter comme des raccommodeurs providentiels du « lien social », et ainsi exiger légitimement de la puissance publique qu’elle subventionne à l’infini cette prétention. Il y a quelque révolte à voir tant de gens sans qualités et sans talents notables, et dont on cherche encore ce qu’ils ont bien pu inventer, mais qui assourdissent tout le monde de leurs clameurs d’orfraie, proclamer textuellement : « Au-delà de nos métiers, de nos savoirs, de nos pratiques, c’est au lien social qu’on s’en prend. » Ainsi cette classe d’« intelligents » se confère-t-elle une immunité à vie dont tout le monde, au fond, est complice : l’étriller, c’est menacer nos communes raisons de vivre et la racine même de l’espoir humain. Le « lien social » qu’elle met à toutes les sauces de ses incantations lui sert en quelque sorte de mur derrière lequel elle se rend intouchable et incritiquable. Elle s’est constituée en néo-soviet de grands initiés que le « lien social » serait un jour venu visiter, au milieu d’un nuage, et qui leur aurait dit : « Allez, parlez en mon nom, et évangélisez toutes les nations. » Un tel chantage, dérisoire et honteux, se double d’une imposture inqualifiable puisque, au nom d’une supposée valeur transcendante – le « lien social » à recoudre – il s’agit tout bassement et concrètement de pognon. On chante la grande chanson de la pensée bienfaisante et menacée, mais ce ramage ne cache qu’un fromage. Comment résister au plaisir simple de dire de pareilles évidences libératrices ?

Vous n’avez guère brillé davantage pour soutenir dans la presse le projet de Constitution européenne…

PM : Je n’aurais pu éventuellement briller que pour appeler à dire non à cette nouvelle foutaise. Mais je ne suis pas du genre à appeler dans les journaux à dire ceci ou cela. En revanche, durant la campagne du référendum, j’ai composé pour La Montagne quelques articles : « Le Parti du oui », « Oui-Oui au pays du oui » et « On a marché sur le oui », qui ne dissimulent pas grand-chose de ce que je pense du monde parfait, sans dualité, sans conflit comme sans contours, que proposait cette Constitution. Comme tous les phénomènes contemporains les plus significatifs, le oui se présentait là sans contradiction possible, sans opposition, sans antagoniste, sans altérité et pour ainsi dire sans sexe opposé. Le oui était un monde sans non, il était donc insupportable. Mais vous remarquerez aussi que le non, maintenant, est sans conséquence, comme s’il s’agissait d’une sorte de malentendu insubstantiel. On franchit là, il me semble, un palier nouveau. Cette fois, il ne s’agit même plus de faire revoter le peuple jusqu’à ce qu’il dise enfin oui ; on préfère l’ignorer, comme s’il n’était même plus représentatif de lui-même. La vieille question de la non-représentation des élites ou des élus est ainsi remplacée par une question plus neuve et plus insolite qui concerne la non-représentativité du peuple lui-même, lequel peut ainsi être superbement ignoré, ce qui est tout de même moins fatigant que de le dissoudre.

En septembre, certaines attaques supposées machistes à l’endroit de Ségolène Royal ont fait couler beaucoup d’encre. Regrettez-vous de ne pas avoir fait la une des gazettes lorsque vous aviez plaisanté, un an plus tôt, sur le « sourire à visage humain » de la possible candidate socialiste en 2007 ?

PM : Oh ! si je devais regretter de ne pas faire la une, comme vous dites, chaque fois que j’écris quelque chose d’intéressant, alors je perdrais mon temps en regrets ! Continuer à lire « Entretien de Philippe Muray avec la Revue « Médias » »