Claudel, « Oeuvres prophétiques »

Parution

Paul Claudel, Oeuvres prophétiques, édition établie par Maxence Caron, préface de Soeur Marie de l’Assomption, collection « Classiques favoris », Les Belles Lettres, 2026, broché, grand format, 1014 pages

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Cet ouvrage n’a guère à voir avec ce que l’on publia jusqu’à présent de Claudel (1868-1955). Il est un fait qu’en dehors de quelques titres, l’un des plus célèbres écrivains du monde n’est aujourd’hui connu dans son pays que de nom. Ce volume édite ses livres capitaux. Il est préfacé par Émilie d’Arvieu (Soeur Marie de l’Assomption), dominicaine et arrière-petite-fille du grand homme.
Claudel n’est pas un écrivain comme les autres : derrière cette force qui plonge dans le puits de Jacob un bras sculpté par Isaïe, Eschyle et Rimbaud, il est la plus puissante figure fondatrice de l’Histoire contemporaine. Cette figure est encore si proche de nous, que nous commençons seulement d’apercevoir l’ampleur où conduit sa parole. Entrant un jour de Noël à Notre-Dame ce « grand coeur catholique », qui d’abord ne le fut point, se convertit au christianisme de manière aussi fulgurante qu’inattendue. Il fréquente alors chez Mallarmé où il se rencontre avec la jeune avant-garde. Irréductible aux manières des habitués de la rue de Rome, Claudel crée une oeuvre souverainement affirmative en qui l’art est indissociable de l’annonce de la Vérité. Or, annoncer la Vérité, c’est ce que signifie précisément le mot « prophétie ».
Prophétiques, les oeuvres de Claudel le sont par nature : armées de l’héritage de l’immortalité antique dont elles déduisent un symbolisme universel, elles dépassent les avant-gardes. Claudel traverse ainsi les genres littéraires, qu’il soumet à cette exigence prophétique et dont il obtient une parole nouvelle et éternelle. Poète, bien sûr, puis dramaturge dont le théâtre est un poème à plusieurs voix, il est d’abord un penseur au sens le plus pur. Ainsi, après avoir achevé Le Soulier de satin, il laisse le théâtre et consacre trente ans de sa vie à l’invention d’une nouvelle forme : la méditation biblique totale, en qui s’unissent tous les arts au sein d’une seule pensée récapitulant sa plénitude. Ces livres de philosophie, véritablement katholiques, prolongent sa recherche poétique qui, dépassant à présent le cadre d’un « théâtre dont la scène est le monde », épouse en une langue sublime les contours de l’Écriture Sainte afin de découvrir le sens de notre monde et la clef de son avenir. Jamais de tels textes n’avaient été écrits. Avant que Claudel ne manifestât cette unité qui mène des Cinq grandes Odes à Un poète regarde la Croix en passant par l’étincelant examen de notre époque au regard de l’Apocalypse, jamais n’avait été établie la cohérence qui va de la poésie à la pensée la plus intense. C’est ce parcours, cette cohérence, cet art, cette unité d’une vie qu’incarne notre ouvrage en réunissant les livres majeurs où, traçant son chemin entre grands poèmes et traités bibliques abyssaux, se révèle la pensée prophétique de Claudel.

TABLE DES MATIÈRES EN ABRÉGÉ *

CINQ GRANDES ODES

PROCESSIONNAL POUR SALUER LE SIÈCLE NOUVEAU

UN POËTE REGARDE LA CROIX

DU SENS FIGURÉ DE L’ÉCRITURE (Introduction au livre de Ruth)

L’ÉPÉE ET LE MIROIR

CORONA BENIGNITATIS ANNI DEI

LA MESSE LÀ-BAS

L’OFFRANDE DU TEMPS

FEUILLES DE SAINTS

PAUL CLAUDEL INTERROGE L’APOCALYPSE

* On peut consulter le détail de la table sur le site des Belles Lettres

Bel article suisse sur « Le Chant cathédral »

Paru dans le vénérable journal La Gruyère, fondé en 1882 et véritable institution helvétique, nous pouvons lire ce bel article d’Eric Bulliard sur le 2e tome du Chant cathédral.

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On peut s’abonner à La Gruyère en suivant ce lien

Sur un prétendu droit à n’être pas, quand on n’est déjà rien

Texte paru dans Maxence Caron, Immédiates II, « La Cinquième Saison », Ed. de l’Aire, Vevey, 2025

Quand Pilate ponce la statue de Péguy

Il faut saluer la belle éloquence du grand-rabbin de France, Haïm Korsia, qui dans un récent libelle (le texte en est paru dans la collection « Tracts » des éd. Gallimard) a détruit toute l’argumentation gouvernementale en faveur de l’euthanasie. Le rôle d’un État, dit-il à l’encontre de ce que ne cesse de s’entendre à sasser le lexique officiel de l’abomination, le rôle de l’État est de légiférer pour aider les hommes à vivre, et non point pour les « aider à mourir ». 

Parallèlement à cette force vive de la pensée juive, que font les intellectuels babyloniens dont l’hypocrisie ose confesser le christianisme ? Ils procèdent comme ce paradigmatique petit professeur Foutriquier, échappé de l’Institut soi-disant « catholique » de Paris : n’écoutant que sa grandeur d’âme, donc radicalement sourd, ce philosophe à perruque pousse ainsi son petit article dans Le Monde[1] pour y affirmer pompeusement qu’il faut, au nom de la pensée et pour cela même que l’on est catholique, ne pas prendre position sur l’euthanasie. 

Ô la mascarade de « neutralité » que se ménage le désespoir de l’arriviste… À regarder le sparadrap de préservatif gratuit, laïc et obligatoire dont se coiffe le front du confessant instituteur Foutriquier, on songe au mot d’Alfred Capus : ce n’est pas tout d’arriver, il faut encore voir dans quel état. 

Affirmer comme le fait le foliesophe Foutriquier que « la raison » ne doit pas prendre position sur l’euthanasie, cela revient à laisser un choix de fait : et à donner ainsi son assentiment en affectant de se taire. Voilà ce qu’excrète, lorsqu’on le sort de sa chambre capitonnée, le paganisme du néo-christianisme athée. 

Mais la danse macabre ne s’arrête pas là qui tourne dans la schizophrène structure de ses manies de possédé. Faisant caloriquement exhibition de son goût pour Péguy, à l’égard de qui ses enthousiasmes sont accablants puisque Péguy eût évidemment refusé de lui serrer la main, le barbacole Foutriquier est un disciple – un laquais – de J.-L. Marion. Il assassine le Christ toute la journée. 

Ainsi va lâche, mondain et calculateur, en versant sciemment des arrhes à l’enfer, le chrétien p(h)arisien dont l’âme enfourche les immondices et dont le cœur est monté à l’envers : devant même que ne s’en charge l’Ange exterminateur, d’avance et spontanément il vomit sa tiédeur. 

Maxence Caron


[1] Cette feuille de choux à se tordre 
Dont le titre est déjà un mot d’ordre. (N. de l’A.)

Le 2e tome du Chant cathédral lu par Sylvain Martin

Article de Sylvain Martin, paru dans Sitaudis


Maxence Caron, poète cathédral

« 
Dans la nubilité du Sens débordant d’un sang triomphal
En qui rien ne souscrit au commun et au temps,
Je me lève. »

Maxence Caron, Le Chant cathédral (Chant C), p. 1285.

Après la parution, en 2025, de la première partie de son « poëme épique et perpétuel », intitulé Le Chant cathédral, et dont nous avons précédemment rendu compte, Maxence Caron fait donc paraître, toujours aux Belles Lettres, la seconde partie, comprenant les chants allant de 41 à 100.

Comme pour ce qui concerne le premier volume, les proportions sont tout aussi gigantesques. Des milliers de vers répartis sur 1285 pages viennent donner un point final à cette entreprise d’écriture hors normes et qui submerge son lecteur autant qu’il le fascine.

42 500 vers en tout. « Le plus long poème de notre littérature ». C’est ainsi que l’éditeur décrit cette somme.

Inutile de revenir sur la personne de Maxence Caron : nous avons déjà eu l’occasion de nous y attarder lors de notre premier compte rendu. Rappelons seulement que la personnalité et les goûts de ce dernier (cinquante ans cette année) sont d’importants marqueurs pour comprendre d’où provient cette faconde poétique exceptionnelle.

Mais il nous faut parler du fond. Et c’est là toute la difficulté. Car disons-le, il faut être un lecteur un peu fou pour se lancer dans ce poème infini et prendre le risque de se noyer dans cet océan d’écriture.

Maxence Caron, lui, nage et par là-même nous guide vers sa pensée la plus profonde, la plus intime. Mais est-elle seulement lisible par d’autres ? L’exigence intellectuelle et poétique posée d’entrée de jeu par cet auteur inclassable amène le lecteur (pour filer une autre métaphore) comme au pied d’une montagne hostile qu’il s’agirait de gravir sans carte, sans nourriture et sans matériel. On entamera l’ascension, on souffrira, on aura envie de redescendre, de tout plaquer, on fera des pauses, bien sûr, on reprendra souffle, mais on continuera la montée. Car au sommet on le sait, on le pressent, on y trouvera toute la beauté du monde, le paysage le plus neuf, l’air le plus pur, la sérénité la plus totale.

Un chemin qui mène au Salut.

Cette allusion n’est pas gratuite de ma part, car les lecteurs déjà familiers de l’univers de Caron, savent que nous avons affaire à un auteur catholique, une réincarnation de Claudel, Péguy, Bloy avec un soupçon de Jacques Maritain et d’Emmanuel Mounier.

Mais si ce sont ces auteurs qui, à la lecture du premier volume, me sont tout de suite venus en tête, d’autres ont pris leur place à la lecture du second. D’autres, plus surprenants. Je citerai Antonin Artaud, James Joyce, Pierre Guyotat, Arno Schmidt voire Louis-Ferdinand Céline, avec des réminiscences de Fernando Pessoa et de Walt Whitman. Pourquoi ? Car bien que semblable, par bien des aspects, au volume précédent, ce nouvel opus offre des trouvailles stylistiques et rythmiques qui font immanquablement penser à ces figures littéraires majeures. Et ce, dès les premières pages comme, par exemple, cet extrait du chant XLI, le chant qui ouvre le volume :

« J’ai laissé à elles-mêmes, toutes froidement gingivales, les acescentes et crayeuses protestations des agaches
Et la vulvinière vulpinité de leur frimassante confrérie. »

            (Chant XLI, p. 13)

Ou cet autre :

« Ô le crasseux faufilé clabaud blet qui roulevaldingue comme s’encopulent les grulantes apostrophes d’une fouince ! »

            (Chant XLI, p. 20)

Ce premier chant, tout particulièrement, fourmille de mille autres exemples. On pourrait se croire dans certaines pages parmi les plus formellement audacieuses du Finnegans Wake de Joyce, ou dans certaines invectives parmi les plus virulentes de Céline. Une authentique écriture expérimentale, au sein de laquelle les néologismes abondent.

Cette extraordinaire invention langagière, qui procure une évidente jubilation pour le lecteur, se retrouve à de multiples endroits tout au long du poème :

« En nous originel un rustre sang coule de miel dans des emblèmes vivipares et dans des jars de glaïeuls blêmes. »

            (Chant LIX, p. 501)

« Leur damnation en marche
Les stipipend à ce que, sonnante, rapporte leur corruption, et les salarie à la mermérourgie de sa dépravation
Comme une phléborrhagie en robe du soir au bras d’un phimosis en sombrero. »

            (Chant LXIX, p. 766)

Mais ces références littéraires de très haute tenue ne sauraient effacer celles renvoyant aux grandes œuvres théologiques dont le poème de Maxence Caron se veut l’héritier direct : La Cité de Dieu de Saint Augustin, La Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin ou encore les Sermons de Bossuet, dont Caron vient de diriger une nouvelle édition. On pourrait aussi citer La Légende dorée de Jacques de Voragine, notamment pour ce qui concerne les Chants LXXI à LXXXII et ceux allant des chants LXXXVII à XCVIII, savoureusement sous-titrés « Hymnes dodécapostoliques. Vingt-quatre prédécesseurs d’humanité future, 1ère et 2ème parties ». Chaque chant étant dédié à un saint.

Mais par-dessus tout, le modèle des modèles reste sans conteste la Bible, bien qu’aucun extrait du livre des livres ne soient jamais cité. En effet, le phrasé, la scansion, les images, les invocations régulières à Dieu, la répétition quasi liturgique, comme dans le chant XLI (toujours lui), où l’ensemble est régulièrement ponctué par un quatrain, terminé systématiquement par : « Tout ce qui ment aura la bouche fermée » qui peut évoquer  « Qui a des oreilles pour entendre entende » (Matt. 11 : 15).

Si l’on retrouve le même souffle lyrique et la même puissance d’invention, d’évocation et d’invocation que dans le premier volume, le second opus introduit quelques nouveautés : la présence, par exemple, des langues liturgiques que sont l’hébreu et le latin, ainsi que quelques citations grecques, qui donnent à l’ensemble un aspect polyphonique.

Mais ce qu’est fondamentalement ce poème épique, c’est un chant pamphlétaire doublé d’un chant profondément humaniste. « Humanité, réveille-toi ! » Telle pourrait être la Parole fondamentale, le message central délivré ici par Maxence Caron. Or, là encore, toute synthèse s’avère impossible ou vaine. Alors laissons plutôt l’auteur lui-même définir, en quelques vers, son geste poétique, il le fera plus justement que nous :

« Car symphonique je suis
La raison inracinée
Je suis la raison radicative
Je suis la raison alme et philotrophe
La raison remise en l’être d’homme :
Je suis le logos qui parle du Logos dont il est. Et je ne suis rien sinon la transparence ductile à Celui qui est. »

            (Chant XLI, p. 16)

Sylvain Martin

A lire : l’article de Sylvain Martin sur le 1e tome du Chant cathédral

Article de Véronique Lévy sur « Le Chant cathédral »

Au temps des langues rabotées, des phrases sans nerf, des rhétoriques de surface qui s’échangent comme des monnaies mortes, il faut encore qu’une parole se lève, non pour plaire mais pour trancher… A l’ère de l’écriture lisse, interchangeable, énucléée de son verbe, et dont les boucles artificielles ont hanté le continent littéraire ; à l’heure des œuvres hybrides synthético-humaines aseptisées de toute faille ; au seuil de cette dépossession consentie d’ersatz consensuels, le verbe de Maxence Caron trace la frontière d’un basculement sans retour.

Car il est des écritures qui ne veulent plus rien signifier, sinon leur propre recyclage. Elles circulent, impeccables et vides, dans le grand trafic des ressemblances. Elles ont la propreté du métal stérile, la fluidité du programme, la docilité des calculs. Mais une parole véritable se tient debout dans l’absolu comme un glaive dans la lumière.

Le verbe de Maxence Caron ne caresse pas le monde : il le révèle, le restitue à son vertige. Ordonné au Verbe, il sabre les compromis d’une langue binaire inféodée aux algorithmes d’une lettre morte et vampirique, dont le souffle a été expulsé. Il naît sur la terre vierge de l’absolu.

Son cœur bat la démesure de l’Eternité.

Pour ceux qui s’y aventurent, c’est une foudre ; pour les tièdes, une énigme.

Or, si le Verbe S’est incarné dans l’humanité du Christ, Il échappe aux normes et au contrôle artificiel. Il vient en arracher le voile. Il est « Signe de contradiction » pour ceux qui craignent la transcendance et servent l’imposture en cascades de guerres et de contrefaçons. Le Verbe n’est pas et ne sera jamais une collaboration avec cette modernité qui n’est pas la nouveauté radicale de l’Evangile, mais un masque de profanation : celui de l’eugénisme, de l’archaïsme, du paganisme de l’éternel retour du sacrifice humain sur l’autel du « progrès ».

Le Verbe éternel ouvre l’abîme du Trois, et du Trois la profondeur sans rivage où la personne cesse d’être un profil pour devenir présence.

Le verbe de Maxence Caron se situe sur ce seuil… il sabre les parallèles et ouvre le cercle de la communion… là où l’humanité perd connaissance pour entrer sur la Terre Vierge du Royaume… Là où le mode binaire s’ouvre sur le Trois, et le Trois sur l’Un sans limites, sans naissance et sans fins.

Une seule parole demeure invincible : celle qui ne pactise pas avec la mort, parce qu’elle vient d’avant elle et la traverse sans s’y soumettre. C’est là le fourreau du Verbe authentique, irréductible à l’espace et au temps, car son royaume est l’Amour.
Sans condition.
Sans retour.

Véronique Lévy

Article publié le 2 juin 2026 sur la page Facebook de l’auteur