Claudel : « Abrégé de toute la Doctrine Chrétienne »

Paul Claudel

ABRÉGÉ DE TOUTE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE

1. Dieu est l’Être parfait, en qui toute puissance est acte ; inaccessible à nos sens, et de qui nous pouvons affirmer seulement qu’il est, et ce qu’il n’est pas.

2. A quoi reconnaissons-nous un être vivant que nous ne voyons pas ? Au mouvement qu’il détermine. La taupe sous la terre, le lièvre dans la haie, le cœur sous les doigts. Or, nous voyons que tout l’univers remue. Tout, en ce monde est mouvement, et témoigne de l’agitation sacrée de la créature, toujours en état de création, incapable d’exister par elle-même, de subsister, en présence d’un Créateur immobile ; tout trahit l’afflux.

3. La foi nous permet d’aller plus avant dans le mystère de la physiologie divine et d’y distinguer trois relations ou fonctions, ou rôles ou personnes : le Père qui engendre ; le Fils ou Parole, ou Raison, qui en existant dit éternellement au Père ce qu’il est ; l’Esprit, ou Émanation, ou Amour, qui est de l’un à l’autre la procession, l’Haleine inspirée et aspirée. 

4. Dieu étant tout-puissant n’a créé que des choses bonnes. On appelle bonne une chose exactement adaptée à son service. Une bonne plume, un bon cheval ; plus ou moins bonne suivant que plus ou moins adaptée. Dieu n’a créé que des choses très bonnes, c’est-à-dire parfaitement adaptées, suivant leur ordre, à lui rendre un témoignage évident, à le clarifier. L’imperfection de l’ouvrage ne résulte en effet que d’un obstacle étranger à la volonté de l’ouvrier.

5. Or, nous voyons qu’actuellement et en fait les choses ne sont plus très bonnes, c’est-à-dire parfaitement adaptées à nos yeux, à rendre au Créateur un témoignage clair. Nous ne comprenons plus leur langage. Que dire, si nous nous regardons nous-mêmes ?

6. Nous vivons donc dans un état de désordre. Il y a eu une viciation de l’Ordre primitif, du commandement qui a enjoint aux choses d’apparaître, un gauchissement de certains rouages qui cause du frottement dans tout l’appareil. Ce désordre, par définition, ne peut être l’œuvre du Créateur, puisque toute chose est bonne du seul fait qu’elle soit son œuvre. Il ne peut donc être l’œuvre que de la créature libre, libre de se prendre elle-même pour fin, au lieu de Dieu qui n’a pas de fin.

Différence, préférence. Cette préférence vicieuse est le péché dit originel, qui a pour cause cette différence originelle d’avec Dieu en qui l’être se complaît, se plaît en tant que tel.

7. La conséquence du péché originel, par qui l’être fini se choisit pour fin, est la Fin ou mort, ou séparation. Séparation des anges rebelles éternellement inassimilables à la vie, mort de l’homme qui perd son corps ou la différence essentielle en qui il s’était complu.

8. Par le péché, l’homme a soustrait à Dieu son corps, le service de son corps (à qui toute la nature se rattache solidairement). Il cesse d’être adapté. Ce qu’il a dérobé innocent, il ne peut le rendre pécheur. Dieu seul peut rendre Dieu (ou l’œuvre de Dieu) à Dieu par une espèce de recréation, de régénération. Fiat, dit le Père, voluntas meaFiat voluntas tua, répond le Fils.

9. Après la faute, l’homme cache, avoue, retrouve, enfouit son origine et son larcin au ventre de la femme : Dieu ressort après les générations révolues du sein de Marie Immaculée.

10. Par la faute, l’homme a accepté la fin, ou mort, ou limite, ou séparation ; par la croix, le Fils de l’Homme a accepté la fin, ou mort, ou destruction de la limite et de la séparation.

11. Par notre union au Christ, son Chef, dans l’unité visible de l’Église, le corps des fidèles est restitué à Dieu. Il faut communiquer au Christ. Pour tenir à la tête, il faut être corps. Nous sommes Corps de l’Église par notre soumission à la forme, c’est-à-dire aux Sacrements qui en sont les canaux.

12. Le Christ est avec nous. Il ne cesse pas d’être présent à son Église comme docteur par le Pape et la hiérarchie, comme médecin par le Sacrement de Pénitence, comme nourriture par l’Eucharistie.

13. Ainsi la joie éternelle n’est pas loin de nous. Ce n’est pas un rêve ou un appétit morbide, c’est un besoin organique et légitime de notre nature, le plus essentiel. Le Royaume des Cieux est en nous. Il réside dans un acte libre de notre volonté, de notre consentement à la Grâce qui nous sollicite. Royaume, soumission à un « ordre » accepté. Il consiste dans l’ordre restitué de la créature soumise à son Créateur, et, à sa place, participant à sa vie. Fiat voluntas tua.

14. C’est pourquoi la vérité catholique s’apprend le mieux, non pas théoriquement, et par le seul mouvement de la tête qui écoute, mais pratiquement par le placement de toute notre personne dans son ordre vrai, comme un mot qui est mis à sa place, par l’orientation dans le site, par le service dans le corps. 

(Texte publié en 1906 et reproduit dans la Correspondance entre Suarès et Claudel, Paris, 1951)

Mr Caron’s Philosophy is not at all for the Lazy

« À ceux qui liront et comprendront véritablement la philosophie que j’ai dite, je promets une amélioration d’existence que jamais leur imagination n’eut l’audace d’espérer. 
Pour obtenir le bénéfice de ce résultat, il faut suspendre en soi l’automate et ses réprobations de cantinière, il faut cesser de s’embrunir au sein de gaberies incantatoires, il faut révoquer les tristes jouissances collectives à galéjader et geindre désastrément, et il faut simplement travailler : il faut comprendre pleinement de quoi il est question. 
La probité de l’intelligence a ses droits et son histoire. Sans rien connaître du contenu, a-t-on jamais dit sérieusement d’un livre qu’il est trop volumineux ou trop difficile ? À moins de n’avoir pas l’impudeur de s’avouer impotent : non. 

La philosophie véritable est difficile, et elle l’est encore plus pour ceux qui sont loin du but qu’elle propose au travail de ses lecteurs. Or son but est un accroissement de joie dont ils ne peuvent mesurer l’ampleur au sein de cet état de délabrement où ils sont avant de commencer, et qui paralyse la plupart d’entre ceux qui ont le plus besoin d’elle. 
Tels des possédés, ce sont généralement ceux qui ont le plus besoin d’elle qui insultent le plus grossièrement les difficultés de la philosophie, et qui, en une langue indéchiffrablement vile, accusent le prétendu « jargon » des philosophes. »

Maxence Caron
Les Immédiates

🇬🇧 In English :

« To those who will truly read and understand the philosophy I have uttered, I promise an improvement of existence that never did their imagination have the audacity to hope for. 
To obtain the benefit of this result, one must suspend within oneself the automaton and its scullery-maid reprobations; one must cease to darken oneself in the midst of incantatory mockery; one must revoke those dismal collective pleasures of jesting and groaning disastrously; and one must simply work: one must fully understand what is in question. 
The probity of the intellect has its rights and its history. Without knowing anything of the content, has anyone ever seriously said of a book that it is too voluminous or too difficult? Unless one lacks the impudence to confess oneself impotent: no.

True philosophy is difficult, and it is even more so for those who are far from the goal it proposes to the labor of its readers. Yet its goal is an augmentation of joy, the scale of which they cannot measure from within that state of dilapidation wherein they are before beginning, and which paralyzes most of those who have the most need of it. 
Like the possessed, it is generally those who have the most need of philosophy who most grossly insult its difficulties, and who, in an undecipherably vile tongue, accuse the so-called ‘jargon’ of philosophers. » 

Maxence Caron

Une page manuscrite de Maxence Caron

Une page manuscrite des carnets de notes du Verbe proscrit

Une page manuscrite de Maxence Caron, datée de 2018. Elle est issue des carnets de notes du Verbe proscrit, qui fut achevé en 2020.


© Les Belles Lettres / Maxence Caron.
Tous droits réservés.

Il y a 20 ans : « Les Cahiers d’Histoire de la Philosophie »

Il y a 20 ans, sous la direction d’un jeune homme, paraissait le premier titre d’une nouvelle collection, Les Cahiers d’Histoire de la Philosophie. Ce premier « Cahier » avait pour titre Heidegger et réunissait des textes majeurs.

Juste avant que l’université ne s’effondrât en ces quinze dernières années, cette collection unique a pris soin de réunir les derniers universitaires de formation classique qui fussent susceptibles de transmettre avec force et pédagogie, à haut niveau, l’intégralité de la pensée d’un auteur du répertoire. Une telle collection est le dernier témoignage d’une époque où les professionnels connaissaient leurs auteurs et où les grandes figures de l’Histoire étaient infailliblement enseignées. Il est impossible de trouver aujourd’hui l’équivalent d’un tel travail car il est tout simplement impossible de trouver les acteurs pour le produire.

Maxence Caron a conçu cette collection en 2004 comme les « Cahiers de l’Herne » de la Philosophie. Le premier volume parut en 2006. On y trouve de nombreux textes qui étaient fort rares et qui le sont encore plus (l’explication de l’Encyclopédie par Marcel Conche, le texte sur l’espace chez Heidegger de Jean-Louis Chrétien, de nombreux inédits parmi lesquels deux traductions de grands textes du jeune Joseph Ratzinger (et futur Benoît XVI) sur saint Augustin).
A l’exception du Cahier sur Philippe Muray, qui est une oeuvre d’avant-garde, un remarquable travail de percée (la première à son époque, et toujours la seule, d’une telle ampleur sur le sujet — plus de 700 pages), chaque Cahier d’Histoire de la Philosophie regroupe par conséquent les meilleurs lecteurs de chaque auteur ; et chacun de ces professeurs, à partir d’un point, guide au coeur d’une pensée, puis l’éclairent avec efficacité.

Le volume sur Hegel est à cet égard exemplaire, où l’on trouve ainsi réunis Myriam Bienenstock, Bernard Bourgeois, Christophe Bouton, Emilio Brito, Maxence Caron, Emmanuel Cattin, Marcel Conche, Michel Dalissier, Jean-Christophe Goddard, Gwendoline Jarczyk, Jean-François Kervégan, Pierre-Jean Labarrière, Jean-Marie Lardic, André Léonard, Bernard Mabille, Catherine Malabou, Jean-François Marquet, André Stanguennec, Olivier Tinland, Luc Trabichet, Jean-Marie Vaysse, Jean-Louis Vieillard-Baron, Norbert Waszek et Jean-Pierre Zarader. Le Cahier est dirigé par Maxence Caron.

Deux autres exemples au hasard :
— le Cahier sur Montaigne, dirigé par le grand Pierre Magnard, regroupe Jean Balsamo, Ali Benmakhlouf, Philippe Desan, Emiliano Ferrari, Marc Foglia, Thierry Gontier, Francis Goyet, Pierre Magnard, Suzel Mayer, Thierry Ménissier, Géralde Nakam, Nicola Panichi, Jean-Louis Vieillard-Baron ;
— le Cahier sur Schelling, dirigé par l’illustre Jean-François Courtine, regroupe Gérard Bensussan, Christophe Bouton, Emmanuel Cattin, Jean-François Courtine, Mildred Galland-Szymkowiak, Lore Hühn, Marc Maesschalk, Jean-François Marquet, Luigi Pareyson, Hans Jörg Sandkühler, Walter Schulz, Giusi Strummiello, Xavier Tilliette, Jean-Marie Vaysse, Miklos Vetö.

Tous les détails de chaque Cahier sont à consulter sur la page Edition de ce site.

De nombreux autres titres étaient en cours de publication, et la collection s’ouvrait au champ de l’histoire littéraire — dans l’esprit insufflé par le maître-livre de Jean-François Marquet, Miroirs de l’identité : La Littérature hantée par la philosophie (Ed. du Cerf, 2009, préface de M. Fumaroli). Toutefois, le néfaste changement de direction intervenu au Cerf en 2014 et l’arrivée d’une équipe surnaturellement dénuée de toute compétence, décidèrent Maxence Caron à quitter les Ed. du Cerf sans la moindre hésitation.

La nouvelle direction laissa les Cahiers d’Histoire de la Philosophie s’épuiser, après avoir orchestré leur absence de diffusion. Mais elle fit également disparaître tout le catalogue historique du Cerf, qui est désormais à ce jour un éditeur dont plus personne n’entend parler. Avant 2014 les Editions du Cerf étaient une maison de renommée mondiale. En 2010, sous l’impulsion de Maxence Caron, elles s’étaient même offert le luxe de devenir le plus gros vendeur francophone d’ouvrages de philosophie, devant Vrin et les PUF.
Mais il suffit parfois d’un sot pour saccager un héritage centenaire. Gageons que son successeur sera tissu d’un moindre assortiment d’inaptitudes.

On met encore parfois la main aujourd’hui sur quelques titres des Cahiers d’Histoire de la Philosophie, mais la grande partie d’entre eux est de plus en plus difficile à trouver. Peut-être les Editions du Cerf sortiront-elles un jour de la sombre période où elles sont enfouies. Peut-être y reparaîtront un jour les nombreux ouvrages majeurs qu’efface depuis plusieurs années la politique de la table rase agitée par un sinistre. C’est tout le bien que nous souhaitons à un éditeur porté à l’existence par la volonté de Pie XI, et dont l’histoire est à jamais plus grande que les hobereaux maurrassiens qui y gesticulent aujourd’hui en crachant sur l’esprit des fondateurs, donc de l’Église.

Citation ! Quotation ! Cita !

« L’inexistence de Dieu n’existait pas, le petit-bourgeois l’a donc inventée. »

Maxence Caron
Bloc-notes du mystique à l’état sauvage

In english :

« The non-existence of God did not exist; thus, the petty-bourgeois invented it. »

Maxence Caron
Notebook of a Mystic in the Wild

En español :

« La inexistencia de Dios no existía; el pequeño burgués, por lo tanto, la inventó. »

Maxence Caron
Bloc de notas del místico en estado salvaje