Quand l’Académie parlait français : Mauriac s’adressant à Claudel

Paul Claudel

Réponse de Mauriac au discours de réception de Claudel à l’Académie française

13 mars 1947

Monsieur,

L’honneur de vous accueillir dans notre Compagnie, je ne crois pas l’avoir usurpé. J’appartiens à cette génération qui la première vous a compris et vous a aimé. Lorsque, au déclin de l’âge, nous nous tournons vers notre adolescence, plus d’un trait du jeune homme que nous fûmes nous irrite ou nous fait sourire. Mais je serais tenté de beaucoup lui pardonner, à ce jeune homme, pour la lucide ferveur que lui inspiraient des poètes ignorés du public et méconnus de la critique officielle.

À l’aube de ce siècle, encore collégiens, nous savions qui vous étiez. Dès 1906, dans la première étude importante qui vous ait été consacrée, Jacques Rivière assignait sa vraie place au dramaturge inconnu de Tête d’or et de La jeune fille Violaine. De notre Bordeaux natal, il criait vers vous qui étiez consul en Chine, et vous lui répondiez avec une patience de grand frère, mais aussi avec une autorité pressante et comme un homme investi d’une mission. Continue la lecture

Maxence Caron invité de Frédéric Lenoir sur France Culture : Expérience spirituelle et création artistique

Sont notamment évoquées la poésie, avec Le Chant du Veilleur (éd. Via Romana), et la musique, avec Pages – Le Sens, la musique et les mots (éd. Séguier)

Jacques Rivière : « De la foi », à Paul Claudel

Jacques RIVIÈRE

De la foi

À PAUL CLAUDEL

I

ÉLOGE DE LA FOI

Le doute passe communément pour une marque de pénétration ; il témoigne, croit-on, d’une intelligence plus forte, plus agile, mieux portante que la foi. – Au contraire, je prétends qu’il est une idée mal attachée à l’esprit ; et les tiges sont malades auxquelles les feuilles ne tiennent pas solidement. Le doute est l’incapacité de nourrir ce que l’on pense. Un événement arrive quelque part où je ne suis pas ; on me le raconte ; j’en forme en moi l’idée, je me le représente ; si je ne le crois pas, c’est que je ne trouve pas en moi assez de réalité pour égaler la sienne, c’est que je suis plus pauvre, plus pâle, plus problématique que lui. Il se passe en moi quelque chose que je ne parviens pas à atteindre ; je n’ai pas la ressource qu’il y faudrait. L’événement recommence en moi ; et j’en suis le spectateur impuissant et endormi ; je manque de courage pour l’animer une seconde fois.

L’homme qui sort, un matin, devant sa porte et qui, regardant le monde, se dit : « Peut-être que ces choses que je vois ne sont pas » – que peut-il vouloir signifier par là, sinon : « Dans mon esprit trop décoloré toute cette gloire, en se reflétant, n’arrive pas à plus de vivacité que n’en ont les images des songes. Elle n’y revit que sous forme d’idées, c’est-à-dire faible et incertaine comme moi-même. » Il ne peut pas empêcher qu’il soit le moins fort. Du monde et de lui, c’est le monde qui a raison, parce que c’est le monde qui dépense le plus. – Lui, il est pareil à ces malades dont l’infirmité est de ne pouvoir pas s’en tenir à ce qu’on leur demande, à la question que l’on traite ; ils cèdent, ils s’en vont de côté, ils dérivent tout de suite, ne parvenant pas à soutenir le tête-à-tête et la fixité. Le doute, c’est le refus de regarder en face, c’est le clin d’yeux de l’homme qui s’abrite avec son bras d’un éclat trop vif, c’est la digression et le détour. Continue la lecture

Claudel et Wagner

Paul CLAUDEL


Richard Wagner

RÊVERIE D’UN POÈTE FRANÇAIS

En auto par un soir d’automne sur une route du Japon.

À droite. – Mon cher Jules, je vous demande pardon de vous tirer de votre somnolence, mais j’ai énormément de choses à vous dire.

À gauche. – Je suis tout oreilles.

À droite. – Vous souvenez-vous de cette conversation que nous eûmes à Lausanne en 1915 avec Stravinsky ?

À gauche. – À propos de Wagner, je suppose…

À droite. – Le reproche que Stravinsky adressait à la musique de Wagner…

À gauche. – C’est une pâte, – disait-il. – Je m’en souviens. Continue la lecture