Parution : Adam Smith dans les « Classiques favoris »

En librairie le 5 septembre 2025

Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la Richesse des nations, traduction de Germain Garnier entièrement revue.
Avec les commentaires de David Buchanan, Germain Garnier, John R. McCulloch, Robert Malthus, James Mill, David Ricardo, Jean de Sismondi et les notes inédites de Jean-Baptiste Say.
Notice biographique et éclaircissements historiques par Adolphe Blanqui, de l’Institut.
Broché, 1328 pages, Les Belles Lettres, 2025

Peu d’ouvrages ont eu une influence aussi immédiate et profonde que les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Chaque événement de notre époque ne cesse de retentir comme l’une de ses prophéties ou de ses variations. Quand Adam Smith (1723-1790) le fait paraître en 1776, il a peu publié et il est au soir de sa vie. Le livre se présente comme une enquête et un roman d’initiation où se trouve peint le tableau de l’activité humaine. Chaque contradiction de cette condition collective est débusquée puis analysée. À l’aide de concepts inédits, l’auteur établit dès lors une philosophie générale des lois naturelles sous-jacentes à tout désordre, car il faut en laisser s’exprimer les forces pour qu’au cœur de la discorde l’équilibre se dessine en un ordre libre et spontané. 

Se découvre ainsi le système possible d’une politique venue du centre caché de la nature de toutes choses, une politique absolue et absolument souple, qui dissout l’agressive vanité des relations communes dans l’autorégulation vertueuse d’un dialogue universel. Il s’agit de rendre à soi-même la sympathie inhérente à cette économie naturelle, afin qu’elle se répande parmi les hommes et fasse prospérer leur travail parmi les nations. Adam Smith invente ici d’un même trait l’économie politique, la géopolitique et la philosophie de l’histoire. 

Ce somptueux livre Sur la richesse des nations est l’œuvre d’un esprit puissamment fondateur, à telle enseigne qu’après Adam Smith on ne parlera plus jamais de ce dont il a parlé sans d’abord parler de lui. Depuis deux siècles et demi, la hauteur de cette œuvre ne cesse de raconter en détail le fonctionnement, les erreurs et le destin des civilisations. Bien au-delà de Marx, Adam Smith est l’auteur qui, dans le silence, a le plus influencé et qui influence le plus ceux dont les décisions pèsent sur la marche du monde. 

Les traductions complètes de ce grand livre sont peu nombreuses. Et en dépit de leur inélégance les récentes traductions ne gagnent guère en précision. La traduction la plus belle et la plus fidèle est celle de Germain Garnier soigneusement révisée par Adolphe Blanqui. Introduite et annotée par les grands auteurs de la pensée économique moderne (Blanqui, McCulloch, Mill, Malthus, Ricardo, Sismondi, Say…), voici en son intégralité la meilleure édition de ce chef-d’œuvre, car elle était introuvable.

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On peut écouter ici le texte

« Descartes lilliputié », par Maxence Caron

Goya, le comité de lecture

Descartes lilliputié


Avec ses deux récents volumes d’œuvres de Descartes, la « Bibliothèque de la Pléiade » soumet son propre nom à l’oxymore : on se demande en effet quels rapports de tels ouvrages pourraient bien entretenir avec une bibliothèque. Profondément maltraité, le génie de Descartes y est cerné par la confite gueusaille des spécialistes poudrés. Ils se sont tous donné rendez-vous dans ce double volume d’une collection à qui les naïfs prêtent des mérites qu’elle ne se soucie plus d’acquérir. Ceux qui l’applaudissent systématiquement sont comme le bourgeois qui, traînant son suif au spectacle du samedi, vivrait trop douloureusement de ne pas applaudir par principe, dès lors qu’il implique non seulement son argent mais l’espoir qui rend respirable sa semaine insensée, celui d’être un privilégié ; car il serait trop éprouvant de dénoncer le contrat que l’illusion des servitudes volontaires contresigne. De cette relation aveugle que certains entretiennent avec elle, cette collection profite pour servir souvent des éditions navrantes. Voici quelques mois, après Aristote, Villon, Nietzsche ou Louise Labé, on y assassinait Baudelaire. Aujourd’hui c’est Descartes.

J’aurais aimé disserter longuement sur le style admirable de l’auteur du Discours de la méthode qui est l’un des plus beaux textes de la langue française ; disserter sur cette langue qui n’est plus celle du XVIe siècle et qui n’est pas encore celle du XVIIe de Louis le Grand ; sur cette langue miraculeuse et fondatrice dont il n’était pas évident qu’elle existât quand les sciences voulaient parler latin. Il y a tant à dire sur ce style dont l’audace s’enracine dans celle d’Amyot, l’évêque d’Auxerre et précepteur d’Henri III, qui traduisit tout Plutarque pour son royal élève et fut ainsi le premier à donner à la philosophie une langue française si puissante qu’elle décida Montaigne à écrire ces essais vernaculaires auxquels répondent les pages cartésiennes. Il y avait tant à dire, mais pour pouvoir dire ces beautés il faut un public qui ne saurait exister si on le nourrit dans des éditions pareilles ! Qu’ai-je à lui reprocher ? D’induire constamment le lecteur en erreur par l’idéologie et la fadeur revendiquées de ses palabres critiques. Préfaces, introductions, notices et notes : l’ouvrage est dirigé par tout ce que l’université contemporaine compte de plus intellectuellement insignifiant et inapte à comprendre qui fut Descartes et ce qu’est sa pensée. Que voit-on d’un grand auteur lorsqu’il est sans cesse rapporté aux obsessions du jour par l’objectivité arbitraire des laborantins avariés. Constamment arraché au sens de ce qu’il pensait par un clan de petits autocrates arriérés que l’histoire ne retiendra pas et dont l’industrie s’épuise dans l’effort d’être cuistres, l’auteur des Méditations métaphysiques disparaît à parution. La grande tradition française des lectures cartésiennes, qui commence avec les belles intuitions portées par Bérulle sur le jeune philosophe, et s’achève avec deux ultimes maîtres, Alquié et Gouhier, est méprisée au nom du néant : il en ressort un auteur chimérique autour duquel s’excitent ces sorbonnagres sans sève. De cet exercice de cagibi nul lecteur ne tirera profit. Et du bruit que fait cette faillite s’aperçoit l’histoire d’une collection, car il y eut le Gallimard de la Pléiade qui publiait Plutarque dans la traduction d’Amyot avec quelques notes essentielles, et il y a le Gallimard de la Pléiade qui publie un attroupement de croulants consensuels à qui le texte de Descartes n’est qu’une note au-dessus de leurs bas de pages.

Impossible de ne regarder que le texte sans croiser le regard de ces raseurs papyrologiques dont les babillages concentrent tout l’effondrement de l’institution depuis les années 1980. Où lirons-nous alors l’œuvre cartésienne intelligemment et en toute sérénité ? Tout simplement dans l’édition du grand Ferdinand Alquié, qui est incomparablement la meilleure (3 volumes chez Classiques Garnier). Là les introductions et notes sont décisives. Mais si l’on parle d’Alquié à un universitaire, tel un dyspepsique automate il rotera ce bruit : « La recherche a progressé ! », puisque « la recherche » c’est lui… Pour qui ne saisit pas l’obscénité de la situation institutionnelle, je ne peux rien. Pour les autres, j’espère tout. 

Maxence Caron

Bloc-notes de Maxence Caron, Service Littéraire, n° 188, janvier 2025