Bloc-notes : « Le suave et rafraîchissant bourgeois »

Service Littéraire, numéro 150

Bloc-Notes de Maxence Caron (juillet-août 2021) dans le Service Littéraire :

Le suave et rafraîchissant bourgeois

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Le suave et rafraîchissant bourgeois

 

De l’USA et de la France. Que penser d’un pays où l’on vous apprend à écrire un roman… Mais que penser d’un pays où l’on n’en sait rien…

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Quand une femme n’a rien à dire elle parle des femmes. Cela fait beaucoup de livres, et jamais d’œuvres.

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Pourquoi tant de mauvais livres ? Pourquoi tant d’ouvrages qui ne servent absolument à rien ? Un mauvais livre n’est autre qu’une mauvaise action continuée. Un mauvais livre est la prolongation de quelque crime que plébiscite la bourgeoise emporcination des consciences. Le majoritaire surgeon de bourgeois, arrivé de sa planète en sucre, demande ce crime pour y dicter son style et en fabriquer une morale. À qui, plumitif, veut plaire, il est impératif de ne pas importuner la masse de cette imbécillité. Le oui bourgeois n’est jamais oui, son non n’est jamais non : le bourgeois est tiède comme une vanilleuse bouillie à nourrissons. Il n’habite pas la pensée, il n’a pas de pensée : restent uniquement l’ordinaire et la concalculation de son scepticisme moyen, ambitieux et crispé, souriant et craintif. Et ce coassement en lui de la bête immonde, le bourgeois le prend pour sa méthode infaillible, pour une vocalise avant l’aria. Une fois devenu un principe littéraire, ce scepticisme est en effet ce dont le Français croit qu’il n’est possiblement un Français que s’il en fait sa vertu. Cette vertu cependant ne l’est à ses yeux que depuis le stupide XVIIIe siècle et n’est qu’un singe des protestantes occlusions de l’Angleterre intestine ; elle est la « clarté », le « classicisme » et « l’épure » dressés contre le mystère, l’inventivité, le baroque et la surabondance. On la connaît la lugubre ritournelle stylistique ! C’est ce que devient la littérature entre les mains du tépide et malfaisant bourgeois. On en a plein les recommandations littéraires, qui pensent (c’est-à-dire ignorent) comme des bourgeois, et rêvent d’être prises pour « artistiques ». Épure, classicisme, etc. : Rabelais, pour sûr et comme disait Céline, on lui a bien fait rater son coup ! En un siècle où nul ne sait plus écrire le moindre mot qui sonne, où tous tremblent devant l’ambition qu’une œuvre exige de son auteur ou de son lecteur, et tandis que Valéry, Proust, Joyce et Mallarmé font les couvertures des journaux de ceux qui refuseraient de les éditer, le rabâchage en faveur du saint classicisme épuré et la promotion du doctorat en tiède clarté, qui ne sont que le soupir de soulagement poussé par l’incompétence gigantale et majoritaire du gueux, n’ont guère de difficultés à constituer le discours de la méthode la plus stérile qu’on ait vue depuis les rois fainéants. Ainsi communiquent les sémaphores de la fange, et ils appellent cela « littérature ». Il s’agit de la leur mais elle est devenue la seule. Pourquoi parler de nouvel ordre mondial quand c’est le sempiternel ordre bourgeois. Ô le suave et rafraîchissant bourgeois… Toujours lui, métamorphosé selon l’espace et le temps, et toujours là, répétitif, autoprolongé, réincarné. Comment parvient-il à amasser de la sorte la durée et à ne jamais rien apprendre ? Que faudrait-il pour que cessât de l’écrire celui qui ne se prononce qu’en haïssant la parole ? Mystère de cette iniquité. Le bourgeois se réincarne en blatte ou en phacochère, mais le phacochère est plumitif et la blatte autrice… : aussi, le cercle se referme d’une métempsycose qui, de la base à la fosse en passant par le marécage, soutient chacun des enfants de sa chaîne de production. Et dans le troupeau mondial de ce bestiaire censeur, les gardes sont bien vachers.

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Du bruit que fait la populace, disait un sage, il n’est pas plus raisonnable d’écouter celui qui sort par en haut que celui qui sort par le bas.

Maxence Caron

Bloc-notes : « La virose et ses nouveaux moines »

Service Littéraire, numéro 149

Bloc-Notes de Maxence Caron (juin 2021) dans le Service Littéraire : La virose et ses nouveaux moines

Lundens, Gerrit, 1622-after 1683; Interior with a Surgeon Operating on a Man's Back

La virose et ses nouveaux moines

Quand meurt un homme d’excellence, et un homme d’excellence meurt toujours prématurément, il faut voir là un châtiment : tous sont en effet privés de lui, et sans les meilleurs la situation empire. Je pense ici à notre ami défunt, Pierre-Guillaume de Roux.

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Étonnante masse humaine, menée par les vicissitudes de ses matières… Sur la rumeur d’un virus qu’il n’a jamais vu l’homme craint pour son existence ; mais pour l’éternité de sa vie il ne craint pas Dieu, dont tous les grands hommes confessèrent la gloire. Ô la piteuse piétaille de ces gens qui génufléchissent devant un invisible microbe dont ils acceptent sans preuve la réalité, et qu’ils laissent pendant des années infliger à leur vie d’impensables mortifications – tandis que pour aimer Dieu aucune preuve ne leur suffit, aucune contrainte ne leur est acceptable… Comme tous ces esprits forts sont mémorables, aujourd’hui aplatis devant une invisible idole au nez qui coule, avec moins de preuves de sa substance qu’ils n’en ont pour connaître l’Absolu, dont ne dépendent pas quelques mois d’existence supplémentaires mais le Salut et l’Éternité ! Rien n’accuse davantage que ces nouveaux moines l’extrême faiblesse d’esprit. Face à cette endémique absurdité comportementale, il serait décent que se taisent tous ceux qui nous repassent leur rogomme ritournelle sur l’absurdité de l’existence. Est-ce cécité volontaire de calomnier l’existence et de ne pas voir qu’entre elle et pareil préjugé, ce n’est pas l’existence qui est absurde mais l’argument ? Lorsqu’en une même niaiserie dans la relation à l’invisible, le refus de Celui qui est et dont dépend le sens de toute affirmation, côtoie la préférence de se choisir un virus pour idole ascétique, alors de l’existence de Dieu une preuve par l’absurde paraît en tout son éclat. Rien ne dépasse en absurdité les raisonnements que dicte l’erratisme païen des superstitions sceptiques.

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Naturellement imbécile, la condition humaine est naturellement dubitative, et l’on ne compte plus le nombre de sots qui se disent philosophiquement sceptiques : ils rejettent ce qui est le plus universel afin, bien qu’en meutes, de passer pour des hommes d’esprit et des individualités fortes. Ce tour d’imagination sur lequel fait fond le scepticisme, n’est qu’une complaisance à s’enliser dans la contradiction de parler par dogme après avoir déclaré incertaines toutes choses : voilà certes une manière commode de sélectionner à l’avance ses conclusions. Ce dogmatisme de l’incertitude est fait pour ouvrir un droit sous-ventru à la jouissance sans limites : on ne pense plus, on se vautre puis, moutonnier rejeton de la porque et du bouc, l’on court après les plaisirs exigus en affectant un air de désespoir inspiré. Ci-gît debout éventé le scepticisme moderne ! Il est l’opinion absolument automatique, vous la trouverez chez tous. Il est ce qui unit parfaitement le bavardage de l’intellectuel et le discours des concierges, qu’on ne distingue plus depuis longtemps. Il est le prétexte des accroupis à croupir, et il n’est parole de rien. L’homme sceptique : plaisant flatulacier qu’une bonne bière borne…

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Or voici que les hommes ont inventé une civilisation entièrement fondée sur le doute et qu’ils font croître avec la foi d’un charbonnier perverti. Voici dans l’institution sceptique et la personnalité laïque la continuelle célébration des demandes pansues. Chacun se fait de l’errance une idole et vit avec un souvenir du bonheur qu’il reporte sur la tripe. Dans la déchirure fixe où cette chute compose, le paradoxe paraît lorsque, confronté aux conséquences de ses décisions, le sceptique contemporain gémit de voir effondrées les valeurs traditionnelles : navré de conséquences dont il incarne les causes, il voudrait oublier qu’il est lui-même le premier ennemi des dieux qu’il pleure. L’obscur ennemi qui lui ronge le cœur croît et se fortifie du sang que le scepticisme contemporain ne perd pas !

Maxence Caron

Bloc-notes : « L’avenir de rien »

Service Littéraire, numéro 148

Bloc-Notes de Maxence Caron (mai 2021) dans le Service Littéraire : L’avenir de rien

NB : si l’on veut lire le Bloc-Notes d’avril, il faut acheter le numéro d’avril.

L’avenir de rien

À l’exception du leur, nos chefs n’ont pas assez de pays à qui demander pardon. Aux pieds de nations à qui ils n’ont rien fait ils viennent à résipiscence, et dont les habitants les ignorent. Mais pour le désastre de leurs récidives en calamités jamais ils ne songeassent à pénitence envers leur propre peuple dont ils sont les suppliciateurs si vétilleux. Cette impénitence est un outrage de l’État envers son souverain. Ce sont provocation et désordre de celui-là même qui est choisi par le peuple non pour l’agiter mais pour garder sa paix. La componction exotique que nourrit l’incontrition nazionale : telle est la prévarication.

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Il est difficile de savoir comment pense une époque à la fois asexuée et pansexuelle. D’inquiétantes attitudes collectives accompagnent ainsi la dénonciation de nouveaux crimes dont les « ministres aux égalités » peinent à établir la définition. Je fus surpris d’entendre certaines ribambelles réclamer là non seulement la suppression de la prescription des faits mais, dans la foulée, parler de réveiller la peine de mort. H.G. Wells publia en 1909 son roman Ann Veronica, dont Gallimard vient de publier la première traduction intégrale dans un beau volume de sa collection Quarto. On y croit trouver quelque histoire d’amour mais en tout sujet le génie analytique et vaticinateur de l’auteur de la Guerre des mondes écrit cette science-fiction qui, avec un siècle d’avance, parle mieux de nous que nous-mêmes : dire l’amour c’est donc y prédire nos états affectifs. Aussi, dans le chapitre sur les suffragettes : « Il n’y a qu’une façon de sortir de tout cela, dit Ann Veronica se rongeant les ongles. Je croyais être simplement en révolte contre mon père, mais c’est de tout l’ordre sacré des choses qu’il s’agit. Et son esprit se déchaîna en une colère sauvage à la pensée des conditions imposées de nos jours à l’existence féminine. » Ce « certain ordre sacré des choses » à qui en veulent, quel que soit son contenu, les Ann Veronica, a devoir de faire revenir cette peine capitale que réclament leurs inassouvissements. Si le meurtre d’État est heureusement aboli, pour combien de temps. Quel paradoxe de réintroduire un tel thème lorsque tous les côtés sexués de tels dossiers judiciaires sont rendus si nébuleux par leur matière psychopathologique, dont livrée à une herméneutique sans fin, l’on ne saura pas si celle-ci s’est orientée vers l’exploration de l’adéquat abîme d’âme ! Faut-il avoir régressé pour parler peine de mort… C’est mettre ses incertitudes à haut prix que de voir en elles, inéluctables, de quoi assassiner un homme par voie de loi et sur le fond de gouffres injudiciarisables. Dans le doute universel dont est frappée la justice humaine, je tiens pour seul équitable et certain qu’il est moins tragique de laisser vivre un coupable que de hasarder l’exécution d’un innocent. Inacceptable en soi la peine capitale, dont l’envie revient mais chez les « progressistes », l’est à plus forte raison pour répondre, dans l’inhérente équivoque, à la colère de quiconque. « Tuer pour empêcher qu’il n’y ait des méchants c’est en faire deux au lieu d’un » (Pascal).

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« La femme est l’avenir de l’art », ai-je aperçu il y a quelques jours comme slogan de je ne sais quoi d’officiel et de « culturel ». C’est intéressant. Je note toutefois ceci : lors en un domaine qu’on n’est guère le passé de quoi que ce soit, on n’est certainement l’avenir de rien.

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Si pendant la dernière guerre mondiale il y avait eu ce fléau maniaque que constituent les hypnoses de l’information continue, et au totalitarisme de quoi seul le plus dément des nationaux-socialistes avait d’abord dû rêver, il y eût eu plus de victimes par neurasthénie que ne compterait de morts la réunion des boucheries militaires. Perverse technique de destruction et semblable à celle qui voit une armée introduire un virus chez l’ennemi afin de démolir par contagion, ces hypnoses permettent la répansion et le contrôle des épidémies de fantômes et de simulacres dans la morbidité des âmes. Les contemporains planétaires sont évidemment trop intelligents pour s’être laissé prendre à cette guerre mondiale-là…

Maxence Caron

Bloc-Notes : « La démocratie fait-elle bon usage de soi ? »

Service Littéraire, numéro 146

Bloc-Notes de Maxence Caron (mars 2021) dans le Service Littéraire : La démocratie fait-elle bon usage de soi ?

La démocratie fait-elle bon usage de soi ?

« Définissez la politique. — Certes ! La politique est cette activité qui, par l’expression légale des instincts les plus bas, rend systématiquement plus probable le pire. Vous votiez ? J’en suis fort aise. Eh bien ! expiez maintenant. » C’est ainsi toujours de soi que souffre, à travers l’exercice d’un pouvoir qu’elle élit et laisse faire, la nonchalance stupéfaite et bestiale du vulgaire.

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Le normalien est cette race à part : la race du tout-venant. Toujours tatillon, jamais génial, le normalien bredouille la forme de conscience qu’attend de soi la majorité. Normalien n’est pas un titre, c’est un état d’esprit. C’est parce qu’il y a des normaliens, soit de nombreux esprits femelles, que l’on réimprime certains auteurs dénués de tout génie, mais dont les manies à ausculter pour eux-mêmes, en un narcissisme sans fin, les facettes de leurs impuissances, ont produit en creux quelques remarques pertinentes sur l’être de l’art, qu’ils n’ont jamais regardé que de loin. En ce sens, et de même que chez un méticuleux normalien, on apprend de ces choses-là en regardant Michel Leiris scruter ce dont il est incapable : comme l’agrégé que sécrète la rue d’Ulm, c’est là l’homme de la rue qui, avec un air pincé de collectionneur avaricieux, parle de ce qui le dépasse et croit pouvoir rêver d’en participer un peu. L’on croise ainsi quelques sentences instructives dans le Journal de Leiris récemment réimprimé chez Gallimard dans la collection Quarto, et notamment cette belle et juste pensée sur la différence nette entre les poètes et les auteurs de diaire, qu’il s’applique à lui-même : « Me voilà devenu chroniqueur, au lieu d’être poète : écriture d’après coup : écriture qui relate, transcrit, et non écriture qui produit. » Il est rare, en effet, qu’un poète ait écrit un journal. Et, si ce que publia Leiris ne vaut pas un rotin, l’on ne perdra toutefois pas son temps à ne négliger pas cette chose idiosyncrasique qu’il ne publia pas.

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La Vérité est Vérité d’être antécédente et première. Elle est Vérité de nous précéder en tout et jusqu’à l’impulsion par laquelle nous est suscité le désir de la chercher, de la rencontrer, d’aller vers elle. L’alogie capitale, et qui est un radical contre-sens d’iniquité, le péché d’irrationalité originelle, la faute automatique de notre esprit, sa plus grave erreur, partout répandue et qui fait un déluge de crachats typhonnant entre les bouches humaines amassées autour du vide de leur flux de caquet, cette alogie consiste à transformer notre vacuité en un tribunal osant se mêler de juger la précédence initiale et d’évaluer Dieu. À chaque instant de la vie le drame de l’homme se joue dans la rationalité du type de relation qu’il consent devoir à la Vérité : il la place avant ou après lui. Aucune morale ne compte ni ne vient avant cette réalité. Et l’homme ne sait rien s’il ne connaît ceci : ce n’est pas à nous à établir la part que nous devons d’obéissance à l’Absolu. Le cathédrant c’est l’autorité de la raison, et celle-ci n’ignore que volontairement combien la volonté de la Vérité a son rang au-dessus des humaines contestations.

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La démocratie pléthomane fabrique de l’imbécile. Et la peste dont ces imbéciles sont malades c’est la crédulité de savoir sans penser. Ils ont beau ne jamais chercher pour leur cerveau que la première occasion de s’anonchalir et s’avachir, cependant, ignorants et grégaires, ils ont l’opinion de savoir. D’où ces défilés de bavardages animés par d’abasourdissants balochards, dont ne point s’extraire des débats est perdre son âme. La sagesse, c’est de se rasseoir en soi, mais les natures triviales sont garrotées par la certitude que se montrer est une récompense immortelle. Il faudrait que me vînt compassion du vulgaire abusé de ses folies, mais comment ? Il veut si délibérément ses insanités et avec un tel cœur : il les préfère ! Et c’est en toute conscience qu’au regard de l’océan de vive essence qui lui est ouvert, il va à la souille et plonge à la cloaca. Vasarde, la démocratie commence et finit dans l’exercice de gueule.

Maxence Caron

Bloc-Notes : « Triomphe coronal d’une nation épidémique »

Service Littéraire, numéro 145

Bloc-Notes de Maxence Caron (février 2021) dans le Service Littéraire :
Triomphe coronal d’une nation épidémique

 

Triomphe coronal d’une nation épidémique

 

Les Français ne peuvent se déprendre de leurs crimes, ni de s’y appliquer sans applaudissements. Qu’est certes un pays dont une grippe suffit à émouvoir la noise… En telle occise situation de pathologie nationale, et quand un éternuement suffit à achever l’affaire, n’importe quel rhume eût fait son office.

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Il n’y a rien de bon mais seulement un symptôme lorsque l’innumérable multitude des sots se fait vulgaire discoureur d’apocalypse, lorsque la populace fabrique sa collapsolalie et s’en vante. Ils vont, sans objet, poussant partout leurs jappements. Dans le vaste consentement amoral où l’ahuri majoritaire a laissé gésir l’Histoire, la vanité des masses ennuyées et l’immensité de leur désert sont si grandes que le vulgum, ainsi qu’une Cassandre au destin renversé et qui fût entourée de clones approbateurs, s’abîme dans la prédiction de telle imminente peste noire comme dans la jouissance de sa plus haute satisfaction intellectuelle. Regardez-les confus et guindés, qui font les indécis comptes des états de l’immanence ! Ils se saillissent les uns sur les autres : ô l’excitation tumultuaire ! ô l’ivrogneuse pousserie ! Partout l’on vaticine sur tel immédiat choléra mondial pour se donner le plaisir de l’avoir prévu. Je récuse cette vicieuse forme d’opiner. La Vérité a dit : « il y aura des épidémies » (Luc XXI, 11). Mais la Vérité procède clairement : « Quand j’agirai, j’agirai vite », dit-elle à Isaïe (LX, 21). Les épidémies d’Apocalypse seront des hécatombes limpides, non d’imprécises angines. Sous peine de contradiction sur le mot et la chose, il n’y a sûrement pas d’Apocalypse « asymptomatique ».

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« Si Dieu est bon, s’il est amour, alors il n’y a pas d’enfer » disent-ils, et c’est l’argument dont ils se payent et s’entreplâtrent. Mais c’est Dieu, et non l’homme, qui est Amour et qui est Bonté. Ne vont ainsi en enfer que ceux qui veulent l’enfer ou le préfèrent. L’enfer est un effet de la bonté de Dieu : la délicatesse de cette infinie et divine bonté a prévu l’enfer pour ceux à qui le Paradis serait infernal.

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Un complot mondial est impossible à échelle humaine. Une dissimulée et sournoise société de canailles charogneuses et autres crapules assoiffées peut évidemment se former – à commencer par la société des hommes en son ensemble… Une surnuméraire société d’arsouilles, une société de méchants intéressés, dotée de ses invisibles argousins, peut se constituer, et de telles il y a. Mais justement, en tant que telle elle ne peut subsister : si existe une société motivée par le mauvais, il ne peut, par définition, y avoir d’amitié entre les mauvais. Vivant dans la discorde que porte constamment avec soi l’égoïsme au nom de quoi ils se sont regroupés, leurs désirs de puissance n’atteignent pas à satisfaction et forment une société divisée qui n’a aucune force de gouvernement. Chacun finit par y détester ses confrères encore plus qu’il ne hait la masse de ceux pour le contrôle de qui il s’est acquis de tels confrères. Divisée par son origine même, une société de complot est divisée contre elle-même et n’a nulle capacité à contrôler un pays, un continent ou le monde – sans le consentement des peuples : par sa complaisance le pouvoir du peuple est complice des crimes dont il s’indigne mais qu’il connaît, ce pourquoi on veut à ce point le faire voter. Aucune « société secrète » ne peut subsister car sa mesure est uniquement soi : cette identité est la somme des égoïsmes, et hors référence au Transcendant les groupes humains se défont, leur horizontalité a pour fatalité l’évanescence puis la disparition. Il n’y a d’invasions barbares que si les barbares sont d’abord à l’intérieur : ils sont cet autochtone apostat et atone, décérébré, inculte, amolli et athée, qui, de tout son cœur, précède à bras ouverts l’envahisseur. Les Français veulent le bonheur, ils estiment que Dieu le leur doit ; mais non contents de le fuir, ils ne savent se déprendre de leurs crimes, ni de s’y appliquer sans une épidémique approbation.

Maxence Caron

Bloc-Notes : « Chateaubriand et la renaissance politique »

Service Littéraire, numéro 144

Bloc-Notes de Maxence Caron (janvier 2021) dans le Service Littéraire :
Chateaubriand et la renaissance politique

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Chateaubriand et la renaissance politique

 

Les mœurs sont énormément corrompues et penchent d’une prodigieuse inclination vers l’empirement. Parmi l’ignorance abécédaire d’une ère charmée de n’être qu’inversion et tandis que le présideux Minus Trogneux se promène au bras de sa mousmée précambrienne, le basculement révolutionnaire paraît inéluctable. « Malheur quand le sceptre est aux mains d’un enfant ! » (Shakespeare) et surtout quand cet égayé de fin de monde joue à faire la leçon aux univers. Ce visage glabre que détrempe tout un marécage de fadeurs exclamatives, n’a pourtant aucune réalité. Le réel je l’examine là, universel, dans un livre épuisé et capital de Chateaubriand : La Monarchie selon la Charte (1816). Il y fait remontrance au roi restauré. C’est au nom même de l’attachement au souverain légitime que l’auteur, déçu par l’action du souverain, en appelle, devant lui, à ce corps mystique et royal dont la réalité dépasse le monarque, en qui il est incarné pour être servi. L’auteur défend ici le droit divin et la Charte selon laquelle a été accueillie sa restauration. La force du droit divin réside en ses limites et ses devoirs, et son devoir est la bonté envers le peuple, qu’il ne faut pas exaspérer : « n’exaspérez par vos enfants, dit st Paul, de peur qu’ils ne se découragent » (Col. 3, 21). Au-dessus du roi de France il y a Dieu et ses commandements ; au-dessus du président de république athée il n’y a rien, pas même la France. Au-dessus du droit divin il y a l’amour du prochain, ce qui rend impossible le capitalisme que nous connaissons : le riche n’a nul droit de s’enrichir par principe ou en appauvrissant ses ouvriers par crainte d’être moins riche. Le modèle de l’État chrétien de droit divin n’est pas « la croissance » (qui fait l’abstrait bonheur des chiffres et la concrète misère des hommes) mais la conservation des biens entre tous. L’argent ne fait le bonheur que lorsque rien d’autre ne peut le procurer : une société animée par un État arraché au droit divin et dont le socle est le vide et l’horizon l’amour de soi, est ainsi une société dont la finalité, le moteur et le centre sont l’argent. L’État laïque, athée, est structurellement un État d’argent soit l’inverse de la France qui est née et doit rester un État de droit divin, celui du génie du christianisme. Chateaubriand veut la Restauration mais que l’on prenne acte des récents événements au risque de voir une révolution tous les vingt ans. Royaliste il l’est au sens véritable où le droit de l’Absolu est préservé, et non en un aveugle conservatisme : le droit divin d’abord, puis le régime politique : il se peut que l’on ait une république de droit divin dont le souverain soit élu pour appliquer la loi divine qui le précède. La sagesse profondément biblique de Chateaubriand n’est pas attachée à la précédence d’un absolu institutionnel mais à celle de l’Absolu dans l’institution. Le positivisme d’hébétation que vomit la crapule maurrassienne dit l’inverse. Loin des mufleries nationalistes,la monarchie est inscrite dans le génie du christianisme et Chateaubriand dit au roi comment la confirmer : par les droits du Parlement et la liberté de la presse. Car elle est de droit divin et non de ces despotismes qui sont à eux-mêmes leur propre droit : l’oppression des libertés fondamentales qui sont l’image de Dieu en l’homme, serait une fatale contradiction. La remontrance de l’auteur ne conteste donc pas la légitimité du droit divin mais en constitue le rappel : la liberté vient de Dieu, et elle a donc le roi pour garant, non pour ennemi. Un pouvoir liberticide est un contre-sens envers le droit divin et produit une tension qui est permanente cause de révolution. Chateaubriand n’annonce pas seulement ici tout le XIXe s. mais tout le XXoù le césarisme athée de Maurras, marcionite, antisémite, antichrétien, sera le « fascisme initial » (E. Nolte) dont les figures se déclineront en totalitarismes illimités. En ce chef-d’œuvre inattendu, Chateaubriand prophète fait justice des racines néopaïennes du capitalisme et de celles des extrêmes qui en procèdent, et place dans l’Esprit Saint les conditions de toute renaissance politique. La continuité de la France historique se trouve dans la France mystique. Ces pages seront, au 18 juin, l’esprit de la mystique de de Gaulle, de cette vision catholique non pas tant de la France éternelle que de l’éternité de la France.

Maxence Caron

Le catéchisme contre-divin des amis d’Alice Coffin

Service Littéraire, numéro 143

Bloc-Notes de Maxence Caron (décembre 2020) dans le Service Littéraire :
Le catéchisme contre-divin des amis d’Alice Coffin

 

Jerome Bosch, Monstre jouant du pipeau sur son propre museau.jpg

Le catéchisme contre-divin des amis d’Alice Coffin

 

Pour chacun qu’enchantent les ménageries et les zoos il est un lieu, au cœur du Paris sulpicien, que ses succulentes collections désignent à l’intérêt des amateurs. Sa faune homogène y inclut une gamme tératologique qui est devenue l’une des premières au monde. L’écologie y est d’avant-garde puisque, de la blatte au babouin, chaque espèce y est incitée à exprimer ses opinions en sa qualité même d’animal. Ainsi va la vie de ce fabuleux rocher aux singes : l’Institut Catholique de Paris.

Pourquoi catholique lorsqu’y sont entretenues les hérésies les plus arriérées ? Il n’y a jamais rien eu de catholique dans cet hospice où, sous l’œil de l’ovarien génie d’Alice Coffin, qui en fut longtemps pensionnaire, l’on y fait vêler les avis anticléricaux de bourgeoises génisses au milieu des acclamations de nonnes théophobes et de calotins apostats. Mais le mérite de cet institut est la préservation des espèces disparues. C’est un musée d’histoire contre-naturelle. Une génération d’ahuris protérozoïques y est de fait conservée et exhibée comme telle, car ici l’on exporte le vivarium, l’on promène la malle aux monstres par manière d’acquit. La dernière promenade de l’hospice est un ouvrage évidemment impuissant et anachronique, mais publié pour tous ceux qui, entraînés par la gourmandise de contempler les primates, auront promptitude à s’en soulager. Intitulé Jésus après Jésus, le collectif est écrit par « 80 spécialistes mondiaux » (Albin Michel).

Quand on est mondialement savant, l’on n’a toutefois guère besoin d’être 80. Confondre ainsi publication et publicité, c’est espérer de transmettre un mensonge. Lequel ? L’ouvrage repose sur son milieu biologique, celui de l’amorphe plancton dont les bulles tissent le fond des athéologies religieuses que l’on voit écumer aux époques de brutes, et la dernière glaire remontée par la marée aux babasses fut à cet égard celle du dogme relativiste de 1968. Le livre veut donc nier de façon systémique le sens du christianisme et le détail de son propos – tout en s’affirmant chrétien. Quel intérêt ? Nul, ou pire. Car l’on mesure la schizophrène sottise et le rigorisme idéologique de ceux qui confessent la foi catholique dont ils veulent en même temps proclamer l’erreur. Ces « 80 spécialistes mondiaux », catholiques, expliquent sur 500 pages que Dieu n’existe pas vraiment, que les sacrements ne servent à rien, et autres machins entendus mille fois : sont-ils donc les êtres les plus stupides de ce monde dont ils sont les mondiaux ? Oui. Constatons : une masse de défroqués cacochymes obsédés à régler un tas de comptes hiérarchiques, s’imaginant chacun faire l’insolent quand, à moins de cinq ans de ses obsèques, il ne parvient pas même à faire le paradoxal ; une espèce d’évêque manucuré et semi-huguenot, Joseph Doré, nommé à Strasbourg par l’État, mesquin comploteur droit sorti d’un roman de Dumas et aux pensers bas comme l’herbe ; le P. Guggenheim qui, du fait de la gigantale constipation que la vanité lui produit, n’a jamais ouvert les yeux qu’à moitié, si bien que cela lui donne l’air de ce qu’il est : une précieuse de quartier ; enfin, la duègne des grotesques, Roselyne Dupont-Roc (dont le patronyme n’est pas un contrepet) qui, n’ayant pas l’agilité pour l’agrégation de lettres, s’est retrouvée grammairienne et commit une honteuse traduction d’Aristote avant d’administrer à saint Paul des leçons d’Absolu.

Ils sont 80 et chacun fait peur par la brièveté de sa personne. Cet institut exporte des tribus idéologiquement si primitives qu’elles eussent été réfutées par le premier venu des protagonistes de la Guerre du feu. Les hennissements de haquenée maudite que pousse une Dupont-Roc devant la Vérité sont d’une préhistoire originelle et plus ancienne que les onomatopées d’homo erectus : la préhistoire de ceux qui décident de préférer à Dieu le cadastre de leur ombilic. Cette aventure d’idéologie couvre un mécanisme dont Nietzsche a éloquemment parlé : « le plus hideux de tous les hommes », écrit-il, c’est celui qui vit dans le besoin de confesser Dieu pour assouvir celui de l’outrager. Morbide posture, et qui est celle de ce catéchisme contre-divin que nous proposent les confessants collègues de la mère Coffin. Tout coq reste ici seigneur en son fumier, et l’Institut Catatonique de Paris est bien gardé.

Maxence Caron

 

 

Bloc-notes de Maxence Caron : « La vie d’Adèle van Ordinaire »

Service Littéraire, numéro 140

Bloc-Notes de Maxence Caron (septembre 2020) dans le Service Littéraire :
La vie d’Adèle van Ordinaire 

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La vie d’Adèle van Ordinaire

 

De quel art la religion du narcissisme primaire est-il capable ? Rien. Et si l’histoire littéraire retient quelque chose des femmes, à qui furent dès toujours confiées la connaissance et la transmission des arts, ce sera, donc, qu’après avoir été honteusement stériles elles devinrent tristement fécondes. Cette assemblée de blattes précambriennes est en effet extrêmement plus morte qu’un sénat de fossiles, et s’essaie à cet absolu tellement sien : le style quotidien, pour âmes quotidiennes. Rien de tel qu’un livre femelle pour que, face à la systématique absence de toute grandeur et devant « ce style coulant cher au bourgeois » (Baudelaire), les mots désolés de Laforgue nous reviennent : « Ah ! que la vie est quotidienne… » De ce phénomène Gallimard publie un spécimen mais qui, encore plus infundibuliforme que ses habituels fourbis, revendique cette fois-ci, lustre et illustre sa nullité. La lavure s’intitule La vie ordinaire, d’une certaine Adèle van Reeth. Plusieurs titres étaient possibles : « La vie d’Adèle » par Ordinaire van Reeth ? « La vie de van Reeth » par Adèle Ordinaire ? On ne savait pas bien. Il fallait la décision d’un vrai chef. Les commerciaux de la rue de l’Annuaire par conséquent tranchèrent, et pour la grande cause : celle du public, qui jamais s’élever ne doit, mais toujours gésir parmi soi, auto-divinisé et dépressif. Il fallait que le titre dît au lecteur que le livre était comme lui : stupide, vitulaire, mort et satisfait. Il fallait que l’intitulé montrât la communion préétablie entre la nullité de l’auteur et celle de la badaudaille. « Venez, imbéciles, je suis comme vous ! » criait Adèle dans l’œuvre de sa vie. Ainsi, pour cette œuvre qui n’était ni belle ni originale ni singulière, et qui participait du combat planétaire de lamineux aplatissage de l’intelligence et de lumineuse extermination du langage, le titre, miroir de ses entrailles, était trouvé : La vie ordinaire. Un livre résolument écrit à la première personne ! mais laquelle ? De toutes les destinées la plus implacable est celle d’interchangeable.

Baquetant ainsi dans les inestimables trivialités de son « ressenti », Adèle van Ordinaire parle de la vie et déduit l’ordinaire de ses avis : un « livre » est né. Bien plus qu’un livre : un paradigme. Oui ! Tandis que Balzac s’épuisait à décrire les manifestations du néant, l’éditeur fait beaucoup mieux : d’un même geste il découvre au néant un archétype et lui donne un corps éditorial. Il ne s’agit donc plus de fabriquer un objet impérissable, qui n’existe pas encore, et à partir de ce qui semble inaccessible ou impossible – définition même de l’œuvre d’art –, mais de faire du néant à partir du nul, du vide avec de l’inconsistant. Voilà l’éblouissante botte de l’éditeur arriéré qui, tel un eunuque érectile, court à l’abîme tout convaincu d’être révolutionnaire. Dès lors paraît, coprolithe chu d’un désastre très clair, la triviale vie d’Adèle van Ordinaire. Se lave-t-on jamais d’avoir mis sa main dans celle de la bêtise ? La question n’est pas apparue à l’auteuresse. Mme van Ordinaire fait preuve d’une exhaustive pénurie de pensée, et dans son indigence l’ambitieuse illettrée invite à sa suite tous les troupeaux du monde à paître dans le vide pour n’avoir plus jamais faim. Si vous fréquentez les trottoirs demi-culturels habituez-vous à l’y croiser : il y a aujourd’hui identité de boniments pour vanter la panacée et le bas-bleu plissé. Héritière aspirituelle d’une longue lignée de suffragettes subventionnées et d’écrivassières de sang rassis, vous n’avez pas fini de l’entendre partout ne rien dire à tue-tête. « Le peuple est bête, pue et crache partout » (J. Renard) et il fait aussi des livres. Pour la majorité, mondaine, parvenir à un certain mode d’existence, suppose que l’on écrive des « livres » ; pour quelques-uns seuls, parvenir à écrire un livre suppose que l’on s’astreigne à un certain mode d’existence. Afin de venir au monde toute grande œuvre d’art requiert la force d’un moine. Or, il y a dans la modernasserie une sorte de contrat délusoire entre l’homme et le sort, où en vertu de telle confabulation, l’on se fait accroire qu’en enfonçant continûment dans le sort il se peut probablement qu’on en sorte. Se forme là l’obstination du vulgaire, qui écrit pour « se raconter » tout en rêvant qu’il en viendra autre chose que du vulgaire. Et c’est là toute l’avide et toute la vide et toute la vie d’Adèle van Ordinaire.

Maxence Caron