Le 2e tome du Chant cathédral lu par Sylvain Martin

Article de Sylvain Martin, paru dans Sitaudis


Maxence Caron, poète cathédral

« 
Dans la nubilité du Sens débordant d’un sang triomphal
En qui rien ne souscrit au commun et au temps,
Je me lève. »

Maxence Caron, Le Chant cathédral (Chant C), p. 1285.

Après la parution, en 2025, de la première partie de son « poëme épique et perpétuel », intitulé Le Chant cathédral, et dont nous avons précédemment rendu compte, Maxence Caron fait donc paraître, toujours aux Belles Lettres, la seconde partie, comprenant les chants allant de 41 à 100.

Comme pour ce qui concerne le premier volume, les proportions sont tout aussi gigantesques. Des milliers de vers répartis sur 1285 pages viennent donner un point final à cette entreprise d’écriture hors normes et qui submerge son lecteur autant qu’il le fascine.

42 500 vers en tout. « Le plus long poème de notre littérature ». C’est ainsi que l’éditeur décrit cette somme.

Inutile de revenir sur la personne de Maxence Caron : nous avons déjà eu l’occasion de nous y attarder lors de notre premier compte rendu. Rappelons seulement que la personnalité et les goûts de ce dernier (cinquante ans cette année) sont d’importants marqueurs pour comprendre d’où provient cette faconde poétique exceptionnelle.

Mais il nous faut parler du fond. Et c’est là toute la difficulté. Car disons-le, il faut être un lecteur un peu fou pour se lancer dans ce poème infini et prendre le risque de se noyer dans cet océan d’écriture.

Maxence Caron, lui, nage et par là-même nous guide vers sa pensée la plus profonde, la plus intime. Mais est-elle seulement lisible par d’autres ? L’exigence intellectuelle et poétique posée d’entrée de jeu par cet auteur inclassable amène le lecteur (pour filer une autre métaphore) comme au pied d’une montagne hostile qu’il s’agirait de gravir sans carte, sans nourriture et sans matériel. On entamera l’ascension, on souffrira, on aura envie de redescendre, de tout plaquer, on fera des pauses, bien sûr, on reprendra souffle, mais on continuera la montée. Car au sommet on le sait, on le pressent, on y trouvera toute la beauté du monde, le paysage le plus neuf, l’air le plus pur, la sérénité la plus totale.

Un chemin qui mène au Salut.

Cette allusion n’est pas gratuite de ma part, car les lecteurs déjà familiers de l’univers de Caron, savent que nous avons affaire à un auteur catholique, une réincarnation de Claudel, Péguy, Bloy avec un soupçon de Jacques Maritain et d’Emmanuel Mounier.

Mais si ce sont ces auteurs qui, à la lecture du premier volume, me sont tout de suite venus en tête, d’autres ont pris leur place à la lecture du second. D’autres, plus surprenants. Je citerai Antonin Artaud, James Joyce, Pierre Guyotat, Arno Schmidt voire Louis-Ferdinand Céline, avec des réminiscences de Fernando Pessoa et de Walt Whitman. Pourquoi ? Car bien que semblable, par bien des aspects, au volume précédent, ce nouvel opus offre des trouvailles stylistiques et rythmiques qui font immanquablement penser à ces figures littéraires majeures. Et ce, dès les premières pages comme, par exemple, cet extrait du chant XLI, le chant qui ouvre le volume :

« J’ai laissé à elles-mêmes, toutes froidement gingivales, les acescentes et crayeuses protestations des agaches
Et la vulvinière vulpinité de leur frimassante confrérie. »

            (Chant XLI, p. 13)

Ou cet autre :

« Ô le crasseux faufilé clabaud blet qui roulevaldingue comme s’encopulent les grulantes apostrophes d’une fouince ! »

            (Chant XLI, p. 20)

Ce premier chant, tout particulièrement, fourmille de mille autres exemples. On pourrait se croire dans certaines pages parmi les plus formellement audacieuses du Finnegans Wake de Joyce, ou dans certaines invectives parmi les plus virulentes de Céline. Une authentique écriture expérimentale, au sein de laquelle les néologismes abondent.

Cette extraordinaire invention langagière, qui procure une évidente jubilation pour le lecteur, se retrouve à de multiples endroits tout au long du poème :

« En nous originel un rustre sang coule de miel dans des emblèmes vivipares et dans des jars de glaïeuls blêmes. »

            (Chant LIX, p. 501)

« Leur damnation en marche
Les stipipend à ce que, sonnante, rapporte leur corruption, et les salarie à la mermérourgie de sa dépravation
Comme une phléborrhagie en robe du soir au bras d’un phimosis en sombrero. »

            (Chant LXIX, p. 766)

Mais ces références littéraires de très haute tenue ne sauraient effacer celles renvoyant aux grandes œuvres théologiques dont le poème de Maxence Caron se veut l’héritier direct : La Cité de Dieu de Saint Augustin, La Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin ou encore les Sermons de Bossuet, dont Caron vient de diriger une nouvelle édition. On pourrait aussi citer La Légende dorée de Jacques de Voragine, notamment pour ce qui concerne les Chants LXXI à LXXXII et ceux allant des chants LXXXVII à XCVIII, savoureusement sous-titrés « Hymnes dodécapostoliques. Vingt-quatre prédécesseurs d’humanité future, 1ère et 2ème parties ». Chaque chant étant dédié à un saint.

Mais par-dessus tout, le modèle des modèles reste sans conteste la Bible, bien qu’aucun extrait du livre des livres ne soient jamais cité. En effet, le phrasé, la scansion, les images, les invocations régulières à Dieu, la répétition quasi liturgique, comme dans le chant XLI (toujours lui), où l’ensemble est régulièrement ponctué par un quatrain, terminé systématiquement par : « Tout ce qui ment aura la bouche fermée » qui peut évoquer  « Qui a des oreilles pour entendre entende » (Matt. 11 : 15).

Si l’on retrouve le même souffle lyrique et la même puissance d’invention, d’évocation et d’invocation que dans le premier volume, le second opus introduit quelques nouveautés : la présence, par exemple, des langues liturgiques que sont l’hébreu et le latin, ainsi que quelques citations grecques, qui donnent à l’ensemble un aspect polyphonique.

Mais ce qu’est fondamentalement ce poème épique, c’est un chant pamphlétaire doublé d’un chant profondément humaniste. « Humanité, réveille-toi ! » Telle pourrait être la Parole fondamentale, le message central délivré ici par Maxence Caron. Or, là encore, toute synthèse s’avère impossible ou vaine. Alors laissons plutôt l’auteur lui-même définir, en quelques vers, son geste poétique, il le fera plus justement que nous :

« Car symphonique je suis
La raison inracinée
Je suis la raison radicative
Je suis la raison alme et philotrophe
La raison remise en l’être d’homme :
Je suis le logos qui parle du Logos dont il est. Et je ne suis rien sinon la transparence ductile à Celui qui est. »

            (Chant XLI, p. 16)

Sylvain Martin

A lire : l’article de Sylvain Martin sur le 1e tome du Chant cathédral

Maxence Caron, « Le Chant Cathédral » par Sylvain Martin

Article de Sylvain Martin paru dans Sitaudis
(Cliquer ici pour lire l’article sur le site de Sitaudis)

Maxence Caron, Le Chant Cathédral

« J’ai toujours passé pour bien étrange.
Je me suis placé hors la multitude, et je vis désormais loin de la servitude. »

Disons-le tout de suite, il faut une certaine témérité pour s’attaquer à ce « poëme épique et perpétuel » que nous livre ici Maxence Caron avec son Chant cathédral. 1103 pages composées de pas moins de 40 000 versets répartis en 40 chants. Et il ne s’agit là que des 40 premiers : 60 autres suivent, qui paraîtront, tout comme cette somme, aux Belles Lettres, en 2025. Rien que ça.

Si l’on ne connaît pas le phénomène Caron, on peut légitimement se demander de quelle plume jaillit un tel flot d’écriture. Mais si l’on a déjà eu l’occasion de croiser son nom, on n’en sera guère surpris. Car l’homme est un familier des superlatifs : agrégé de philosophie à 22 ans, puis docteur ès Lettres à 26, ce jeune prodige, adoubé par Claude Lévi-Strauss, Jean d’Ormesson et Mac Fumaroli (excusez du peu), signe à moins de trente ans l’un des ouvrages de référence sur Martin Heidegger : Heidegger. Pensée de l’être et origine de la subjectivité. Cet opus de plus de 1700 pages est couronné du prix de philosophie de l’Académie Française.

Suivront une monumentale tétralogie visant à la refonte complète « des arts de la pensée ». Ce seront les volumes de La Vérité captive, La Transcendance offusquée, Le Verbe proscrit et le Traité fondamental de la seule philosophie. L’ensemble couvrant plus de 5000 pages. Ajoutons à cela de nombreux textes épars (souvent très volumineux) touchant aussi bien à la philosophie qu’à la littérature ou à la musique.

Mais Maxence Caron ne se cantonne pas seulement à l’écriture (même si, compte tenu de l’ampleur de sa production, on se demande ce qu’il peut bien faire d’autre). Il est également éditeur. Son travail éditorial, pour l’ouvrage qui nous intéresse aujourd’hui, donne une clé fondamentale de son orientation : Bossuet, Catherine de Sienne, Saint-Augustin, Le Prince de Ligne, Léon Bloy et une anthologie Rivarol, Chamfort, Vauvenargues, entre autres. Et en effet, à lire ce « Chant » de Caron, on a le sentiment de naviguer entre les exégèses poétiques d’un Claudel, la puissante rhétorique d’un Bossuet ou les imprécations catholico-révolutionnaires d’un Péguy ou d’un Bloy.

Tâcher de donner un aperçu, ne serait-ce que partiel, de ce monument de poésie relève purement et simplement de la gageure. Parvenir au bout de l’ouvrage est en soi un exploit. Telle une longue traversée à travers une vaste steppe aux frontières indéfinies et à l’horizon incertain, le lecteur arpente, page après page, ce continent qui semble à la fois inconnu, mais aussi tout à fait familier. Comme surgit d’un temps que l’on pensait disparu à jamais, la forme et la pensée de Caron (sans parler de son catholicisme chevillé à chaque ligne) semblent à la fois relevé de l’antiquité littéraire la plus absolue en même temps que de la modernité la plus percutante. Mais ce voyage infini qu’est la lecture de ce « poëme », nous ne le faisons pas seul : en effet, Maxence Caron est là, semble-t-il, à chaque recoin de page, pour nous guider à travers cet océan. De Caron à Charon, il n’y a qu’une lettre. Et si c’est un voyage qui nous invite à sans cesse lever les yeux au Ciel pour contempler Dieu dans sa splendeur, nous n’en traversons pas moins l’Enfer du monde contemporain. Ce que Caron appelle « l’outremodernité ». Monde dans lequel « l’art conspire contre la beauté » et où « l’esthétique est (…) associée à toute bourse ». Dès lors, il nous faut à toute force éviter la noyade. Et Caron semble avoir composé à dessein son poème pour précisément y noyer le lecteur, tout en lui tendant régulièrement une main salvatrice. Comme s’il nous susurrait sans cesse : « Vous avez peur de vous perdre, et vous allez vous perdre, mais ne vous en faites pas, je suis là pour vous aider. Appuyez-vous sur moi. Ayez confiance ». Et en effet, l’auteur est là, qui nous guide. On est dans son monde, dans sa pensée et dans sa langue. Une langue qui joue à foison des consonances néo-médiévales, des allitérations et des néologismes en tous genres, tel, à titre d’exemple, ce vers :

« Je voudrais que ta Parole ne prononçât pas trop vite ma défunction
Ni castigatifs les mots de la départition »

Ou cet autre :

« Aussi, tandis qu’en lalaïoutant dans le caverneux barytonal le monde se dévissait les tibias avec de la gélose pour mieux vouer ses verreries aux indéfinies siamoiseries du vide »

Impossible, ici, de viser à une quelconque exhaustivité. Le texte, de ce point de vue, foisonne de ces multiples trouvailles.

Rappelons-le : Maxence Caron est avant tout un philosophe. Et en l’occurrence ici, un philosophe déguisé en poète. Et qui plus est, un philosophe chrétien, par ailleurs fortement teinté de mysticisme. Mais avant tout un philosophe chrétien engagé, et en prise avec le monde. Ce monde qu’il a pourtant fui depuis des années maintenant (Caron vit en effet seul et reclus, quelque part dans le Vexin). Ainsi, à bien des endroits, son poème se transforme en manifeste de la pensée libre, et se teinte des accents que l’on trouvait déjà dans sa tétralogie philosophique. A mi-chemin entre Pascal et Descartes, nous trouvons ainsi quelques formules chocs :

« La Parole est transcendance et nous demande pourtant les mots. »

« Je pense donc Dieu est, Dieu est donc je pense. »

« Les personnes qui se sont appliquées trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes. »

Au lecteur à entreprendre lui-même le voyage et faire l’expérience de cette prose poétique, aussi riche que singulière et déroutante.

Ajoutons à cette idée de voyage la notion de méditation. C’est du moins le ressenti que l’on a à la lecture de ce poème fleuve. Le découpage en « chants » et en « versets » n’y sont sans doute pas étrangers. En effet, on pourrait très bien lire ce Chant cathédral comme on lirait chaque matin quelques versets de la Bible. Du reste, nous entrons bel et bien avec ce livre dans une « cathédrale de mots », un espace quasi sacré de la Parole où le recueillement et la méditation, pour ne pas dire la prière, sont de mise. Et c’est bien évidemment la volonté de l’auteur. Il faut donc entrer dans cet édifice avec la plus grande sérénité, monter sur la barque et prendre le large, en acceptant de se laisser guider par ce personnage fascinant, énigmatique, mystique, inquiétant, étrange, atypique, atemporel et, disons-le, unique, qu’est l’écrivain Maxence Caron.

De l’expérience de lecture qu’il nous propose, il donne lui-même la meilleure des définitions : « Je ne sais rien de plus esseulé que mon œuvre car il est véridique et neuf, car il est radical et d’un jeune être. »

Sylvain Martin

A lire du même auteur : l’article sur le 2e tome du Chant cathédral