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Mar 2020

Le « Proslogion » de saint Anselme : texte intégral bilingue

par admin

SAINT ANSELME

Archevêque de Cantorbéry

Proslogion

ou

Allocution sur l’existence de Dieu

Édition bilingue

saint-anselmeCliquer sur le tableau de saint Anselme pour ouvrir le pdf

Mar 2020

La Vérité parle des épidémies et du Salut

par admin

charles-le-brun-jeremie-pleurant-sur-les-ruines-de-jerusalem

 

De l’Évangile selon saint Luc, chapitre XXI, versets 6-11, 17-18, 20-36 :

« Des jours viendront, dit le Christ, où, de tout ce que vous regardez-là, il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit renversée. » Alors ils lui demandèrent : « Maître, quand ces choses arriveront-elles, et à quel signe connaîtra-t-on qu’elles sont près de s’accomplir? »
Jésus répondit : « Prenez garde qu’on ne vous séduise ; car plusieurs viendront sous mon nom, disant : ‘Je suis le Christ, et le temps est proche’. Ne les suivez donc point. Et quand vous entendrez parler de guerres et de séditions, ne soyez pas effrayés ; il faut que ces choses arrivent d’abord ; mais la fin ne viendra pas aussi tôt. » Il leur dit alors : « Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume. Il y aura de grands tremblements de terre, il y aura des épidémies et des famines en divers lieux, et dans le ciel des apparitions et des signes extraordinaires.

Vous serez en haine à tous à cause de mon nom. Cependant pas un cheveu de votre tête ne se perdra ; c’est par votre persévérance que vous sauverez vos vies.

Lorsque vous verrez des armées investir Jérusalem, sachez alors que sa désolation est proche. Alors, que ceux qui seront dans la ville en sortent, et que ceux qui seront dans les campagnes n’entrent pas dans la ville. Car ce seront des jours de châtiment, pour l’accomplissement de tout ce qui est écrit. Malheur aux femmes qui seront enceintes ou qui allaiteront en ces jours-là, car la détresse sera grande sur la terre, grande la colère contre ce peuple. Ils tomberont sous le tranchant du glaive ; ils seront emmenés captifs parmi toutes les nations, et Jérusalem sera foulée aux pieds par les Gentils, jusqu’à ce que les temps des Gentils soient accomplis.
Et il y aura des signes dans le soleil, dans la lune et dans les étoiles, et, sur la terre ; les nations seront dans l’angoisse et la consternation au bruit de la mer et des flots, les hommes séchant de frayeur dans l’attente de ce qui doit arriver à la terre entière ; car les puissances des cieux se soulèveront. Alors on verra le Fils de l’homme venant dans une nuée avec une grande puissance et une grande gloire.
Quand ces choses commenceront à arriver, redressez-vous et relevez la tête, parce que votre transfiguration approche. »
Et il leur dit cette comparaison : « Voyez le figuier et tous les arbres : dès qu’ils se sont mis à pousser, vous savez de vous-mêmes, en les voyant, que l’été est proche. De même, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le royaume de Dieu est proche. Je vous le dis, en vérité, l’humanité ne passera point, que tout ne soit accompli.
Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas.
Prenez garde à vous-mêmes, de peur que vos cœurs ne s’appesantissent par l’excès du manger et du boire, et par les soucis de l’existence, et que ce jour ne fonde sur vous à l’improviste : car il viendra comme un filet sur tous ceux qui habitent la face de la terre.
Veillez donc et priez sans cesse, afin que vous soyez trouvés dignes d’échapper à tous ces maux qui doivent arriver, et de paraître debout devant le Fils de l’homme. »
Verbum Domini

Mar 2020

Le Bloc-Notes du « Service Littéraire » (mars 2020) : « Marc Fumaroli : une Oeuvre »

par admin

Service Littéraire, numéro 137

Bloc-Notes de Maxence Caron (mars 2020) dans le Service Littéraire :
Marc Fumaroli : une Oeuvre

Nicolas Poussin, L'institution de l'Eucharistie

Marc Fumaroli : une Œuvre

L’on aurait tort d’imaginer que la gendelettrerie aime les œuvres véritables : n’ayant pas l’ambition d’en faire elle ne sait pas l’intérêt d’en lire. Comme n’importe quel gueux dispersé dans le divers et mû par ses amibes, l’alphabétisé majoritaire, surtout lorsqu’il se préjuge écrivain, se travaille diligemment à perdre dans les raffuts le sens de l’essentiel. « Écrivain » : sous-catégorie de la cuistrerie, feignant de condamner son époque afin de s’y faire une place, et dont l’esprit de collaboration, occupé au perpétuel commentaire des écrits de circonstances, néglige d’honorer l’œuvre d’art et se trouve incapable d’en créer. À pot et à rôt avec l’inutilité de chahuts minuscules qu’il croit des événements, « l’écrivain » traîne une oreille si affangie par les bruits du monde qu’elle ne sait entendre l’œuvre quand elle se lève. En vertu de la maxime de dépravation corniaude qu’ils ont choisie pour injonction, les gendelettres préféreront pour la raison même qu’elle est nulle toute production qu’aucune histoire ne retiendra. C’est au milieu de ces très obéissants serviteurs de l’occasion que les livres de Fumaroli paraissent depuis quarante ans : leur auteur est honoré par les institutions, mais la dimension profonde de cette œuvre bâtie dans la force d’une pensée originale, demeure aussi inaperçue que leur auteur est académiquement visible. Le dernier livre de Fumaroli, Lire les arts dans l’Europe d’Ancien Régime (Gallimard), manifeste par soi combien il se déduit d’une Œuvre subsistante dont, par-delà le temps, la vie ne fait que commencer. Naïf fût qui le lirait comme le travail d’un banal historien. C’est pourtant ainsi que l’éditeur présente l’auteur. Au lieu de réserver à Fumaroli un volume de ses collections canoniques, il lui fabrique un grand livre d’art rassemblant ses essais inédits. Cet ensemble splendide est présenté avec désinvolture par qui semble honorer par devoir un connétable ou un consul, mais n’avoir nulle conscience de la prééminence de l’Œuvre en qui s’inscrit ce qu’il publie. Ce livre magistral est un heureux malentendu né du respect accordé aux bruits que font les grandeurs d’établissement.

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Fumaroli conçoit cependant l’existence comme un art du silence studieux, et c’est dans cet otium, dont les honneurs de la vie publique consistent à garantir paradoxalement la clôture, que vient la paix où l’on reçoit la connaissance de l’immuable. La pensée fumarolienne reçoit d’en-haut l’intangible réalité dont le silence suprême seul fait autorité. C’est en habitant cette insaisissable dimension que naît tout possible regard sur la beauté. La tâche consiste alors à dire inlassablement la beauté aussi bien dans son éclat que là où elle se cache. Allant chercher la force civilisatrice du Beau en des lieux historiques insoupçonnés, Fumaroli déploie ainsi son œuvre comme le poème en prose d’un érudit méditatif. Vere tu es abscondita pulchritudo, véritablement tu es la Beauté qui se cache : tel est le mot qu’il adresse à son objet. Il lit le cœur de l’histoire avec Pascal et en écoutant Isaïe. Ayant consacré sa vie à déceler la beauté, Fumaroli fut donc à l’ex-primer, et à doter la langue d’un si remarquable style qu’il puisse faire sentir l’immatérielle texture de ce dont il parle. Quand le son et le sens font un, il y a poëme. Avec force de science, Fumaroli plonge dans le Poëme fondamental et rapporte une œuvre d’art. Lorsqu’une époque n’a plus même idée d’une vérité supérieure aux opinions, et que les « écrivains » sont fiers d’être devenus de la valetaille à débats, loin d’eux l’œuvre déploie son objectivité : indépendamment du caquet des coucheurs et des allongés, elle est. Ce siècle microscopique se cherche des grands hommes, et se découvre des Chastel, des Dumézil et des Duby. Il y a bien plus ici que Duby ! Mais c’est à Duby qu’une collection distinguée vient de donner son tombeau de cuir. Les hommes pensent décidément comme entre deux vins. Laissant telle vide momie que ne remplit que de la bandelette à momie, et « docte déjà par chemins », je dis le nom de Fumaroli, car il résonne parmi les immortels parchemins.

Maxence Caron

Feb 2020

Le Bloc-notes de Maxence Caron : « L’esprit d’Antoine de Rivarol »

par admin

Service Littéraire, numéro 136

Bloc-Notes de Maxence Caron (février 2020) dans le Service Littéraire :
L’esprit de Rivarol, traits par traits.

Angelica Kauffmann, Virgile lisant l'Enéide à Auguste et Octavie

L’esprit de Rivarol, traits par traits

 

Parfois appelées « Rivaroliana », les pensées de Rivarol résonnent à l’infini. En voici quelques-unes : « Il ne faut pas des sots aux gens d’esprit comme il faut des dupes aux fripons. » « Un livre qu’on soutient est un livre qui tombe. » « Le prince absolu peut être un Néron, mais il est quelquefois Titus ou Marc Aurèle ; le peuple est souvent Néron, et jamais Marc Aurèle. » « Les masses ont toujours un air de noblesse qui se perd dans les détails. » « Vingt mille femmes mal faites font passer une mode qui n’est favorable qu’à leurs défauts. Le petit nombre des belles femmes s’y assujettit. Image de la majorité. » Mais il y a encore mieux, et qui conjure l’image d’un Rivarol agile et léger dont l’esprit correspond si galamment aux élégantes demandes des frairies salonnardes. Il y a les maximes latines et cachées, dispersées dans les exergues des Tableaux de la Révolution. Nul ne les a jamais relevées. En déformant imperceptiblement une citation classique, Rivarol fabrique une maxime de Rivarol. Au IIIeTableau, par exemple, il reprend ce vers des Épîtres d’Horace (I, II, 35) : Quidquid delirant reges, plectuntur Achivi, « c’est sur les peuples que retombent toutes les folies des rois » ; il remplace « plectuntur » par « utuntur », et le sens devient : « Les peuples profitent des folies de leurs chefs. » D’un mot le trait constitue ici une pensée totale et une Rivaroliana exemplaire.

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Pour E. Burke les Tableaux de la Révolution font de Rivarol le Tacite français. L’exergue du XXIe est magistral. Ce Tableau décrit le massacre à l’hôtel des gardes du corps du roi, tuerie perpétrée « par amour du bien ». L’écrivain place cet exergue : Quid moror ? Irrumpunt thalamo, comes additur una hortator scelerum Aurelides. Il cite donc l’Énéide (VI, 528) et change le dernier mot : Aeolides (l’Éolide) devient Aurelides. Je traduis : « Pourquoi en dire plus ? Ils font irruption dans la chambre ; avec eux un compagnon, l’âme de tous les crimes, la soif de l’or. » Mais on ne saurait traduire la richesse de ce que Rivarol dit avec Aurelides. Le mot est construit à partir de quatre éléments : 1) aurum, l’or, 2) le prénom latin Aurelius, 3) le suffixe « ides » provenu du grec et signifiant « fils » ou « descendants de… », 4) le verbe latin laedo ou lido, lidere, à la deuxième personne du singulier (lides), c’est-à-dire blesser, outrager, offenser. Aurelides désigne ainsi les enfants de l’or, les fils de l’avidité, les idolâtres rejetons de la cupidité dont la conduite démesurée outrage par et pour l’or. Ayant inventé un néologisme parfait qui dépasse le latin et la diversité des langues afin de sonner dans la langue universelle de l’entendement, Rivarol remonte le fleuve linguistique pour trouver la résonance qui rende poétiquement palpable la cupidité criminelle lorsque, meurtrière, celle-ci fait du monde une place salie de périls.

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Rivarol compose ainsi de nouvelles maximes emplies d’immortalité, en se jouant de mots qui en jouissent déjà : il démultiplie l’immortalité des classiques en les brisant toutefois, et afin de laisser se remodeler en lui l’infracassable et propre force de leurs paroles. Les éclisses d’immortalité répandues, même confrontées à leur désordre, se recomposent ici toujours, et à partir de leur propre nature ; car l’œil de leur lecteur et compositeur sait écouter et trouver l’accent insoupçonné se découvrant à qui sait habiter poétiquement l’art et en recueillir les paroles. En un temps de troubles tragiques où les opinions copulent dans la simpliste obsession d’opposer le présent au passé, mettre si puissamment en relation l’ancien et le moderne, en étant l’un et l’autre mais ni l’un ni l’autre, est d’une pensée géniale : les propos les plus modernes sortent ainsi non pas d’une subversion mais de la circulation intrinsèque de la parole classique. L’érudition synoptique dont se sert la virtuose profondeur de Rivarol met en œuvre une écriture apophtegmatique à qui sa plénitude humaniste, par-delà anciens et modernes, permet d’être intemporellement neuve. Abolissant le hasard jusque dans l’infinitésimal, voilà l’éclat du génie.

Maxence Caron

Jan 2020

La Correspondance de Napoléon chez « Bouquins »

par admin

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NAPOLÉON
« Entre l’éternité, l’océan et la nuit » : Correspondance

Ouvrage publié sous la direction de Maxence Caron

« L’âme était entre l’éternité, l’océan et la nuit. » Napoléon

Édition établie par Loris Chavanette
Préface de Patrice Gueniffey

1312 pages, 32 €

« Napoléon écrivain est aussi grand que Napoléon homme d’État ou capitaine », disait Thiers.
Chez Napoléon, l’écriture – même dictée – est le prolongement de l’action. Elle l’accompagne, elle la magnifie, elle la transfigure. Elle en a aussi bien été transfigurée. L’action, l’exercice du commandement et le travail gouvernemental auront fait l’apprentissage littéraire de Napoléon. Son style s’y est épuré, il s’est ramassé, réduit à une algèbre. Rien n’est plus remarquable que les dizaines, les centaines de lettres, d’ordres, de billets qui précèdent le déclenchement de chaque campagne. C’est qu’alors Napoléon est au maximum de ses capacités, l’oeil à tout, attentif aussi bien à la conception d’ensemble qu’aux détails de l’exécution.
Le jeune homme, l’officier, le chef d’armée, le stratège, le diplomate, l’administrateur, l’orateur, l’amant, le frère, le législateur ont tous leur place dans les choix judicieusement faits par Loris Chavanette. Ce sont vingt années incomparables – et même un peu plus si l’on ajoute les années de jeunesse – qui défilent ici. Et quelles années ! Je crois bien que l’histoire n’offre pas un seul épisode comparable à celui-ci. C’est un tourbillon, une tornade qui s’abat sur l’Europe et même au-delà.
La lecture de la correspondance de Napoléon n’est pas seulement instructive, elle n’aide pas seulement à mieux comprendre le personnage et les circonstances de sa vie, à prendre la mesure de ce destin unique. C’est un cordial pour les temps maussades que nous vivons, une excursion vers des cimes où l’air est pur et vif. Il y a donc toutes sortes de bonnes raisons de découvrir, ou de redécouvrir, l’un des monuments les plus étonnants de notre histoire littéraire.

Patrice Gueniffey

Patrice Gueniffey est directeur d’études à l’EHESS et spécialiste réputé de Napoléon auquel il a consacré plusieurs ouvrages, dont Le Dix-huit brumaire. L’épilogue de la Révolution française (Gallimard, 2008) et une biographie intitulée Bonaparte (Gallimard, 2013), primée par le Grand Prix Gobert de l’Académie française.

Jan 2020

Le Bloc-Notes du « Service Littéraire » (janvier 2020) : « L’athéisme ordinaire, ‘Stardust Memories’ et Dieu »

par admin

Service Littéraire, numéro 135

Bloc-Notes de Maxence Caron (janvier 2020) dans le Service Littéraire :
L’athéisme ordinaire, Stardust Memories et Dieu.

 

Tintoret, le Christ sur les eaux de Galilée.jpg

L’athéisme ordinaire, Stardust Memories et Dieu

 

Aussi plat et desséché qu’un stoquefiche, le langage commun est usé, que remplissent des expressions aussi courues qu’insensées. De l’unanime cacodrome les phrases surviennent agressivement vides. Se protéger du fracas ordinaire n’est pas toujours possible. Je fus ainsi forcé d’ouïr hier un animateur de radio d’État, et le bécassin coucouanna fièrement la tapageuse trivialité de cette sentence : « il n’y a pas de vie après la mort ». Le dadais parlait comme s’il était convaincu d’avoir trouvé son chemin en se hâtant vers le fond d’une impasse en acier. Savait-il seulement ce qu’il disait, ou ce que les mots disaient tout seuls et sans lui ? Restons-en certes au sens des choses : qu’il n’y ait pas de vie après la mort signifie, en toute rigueur, que les deux termes, vie et mort, s’excluent absolument. C’est là qu’implose et s’inverse la proposition athée de l’animateur d’État. Vie et mort s’opposent assurément ; or il se trouve que nous sommes en vie : par conséquent, puisqu’il n’y a pas de vie après la mort, il n’y a pas de mort après la vie – pas de mort après notre vie. Ce qui advient lors du décès relève d’une apparence dont la réalité (la continuité de la vie) se constitue à la fois rationnellement et hors du visible. Ce fait de continuité doit être pleinement assumé, et non abandonné au caprice. « Il n’y a pas de vie après la mort » veut dire : il y a la vie après la vie, et la mort après la mort ; et moi qui suis en vie je le suis donc pour toujours. De quelle façon ? C’est la seule question. Et c’est en y répondant selon la mesure de la vie qui depuis toujours m’a précédé, que je boirai à la gloire de ce qui me prononce et me contient.

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Un athée est une personne qui, sous couvert de porter plus loin l’exigence d’Absolu, ne cesse de la bafouer. Dans Stardust Memories (sorti en 1980), parlant de Dieu et se défendant d’être athée, Woody Allen affirme : I’m the Loyal Opposition. Le mot fait référence à la relation de fidélité que l’opposition majoritaire et non gouvernementale incarne dans la politique anglaise. Cette partie de la Chambre des communes se nomme « la très fidèle opposition de Sa Majesté » (Her Majesty’s Most Loyal Opposition). Lorsqu’au XVIIIe s. apparaît la notion d’« opposition loyale » au sein du gouvernement, c’est pour signifier que les désaccords d’opinion, quoi qu’il en soit, demeurent fidèles aux intérêts d’un même principe : l’unité monarchique. La voix de « la fidèle opposition » est là pour enrichir le chemin qui conduit à la mise en valeur de cette unité. Lorsque W. Allen affirme qu’au sein de sa relation avec Dieu, il est l’opposition loyale, alors que celle-ci représente aux Commons après-guerre le parti majoritaire lorsqu’il n’est pas au gouvernement, l’auteur de Stardust Memories dit deux choses en un paradoxe : il est la majorité reconstituée, c’est-à-dire la voix du peuple opposée au gouvernement, mais il est aussi cette « opposition » quelle que soit la couleur du parti qui la représente, l’essentiel étant ici de demeurer au cœur de cette relation de « loyal opposition » – qu’il faut définir en soi. Car le sens ultime de ces mots empruntés au latin et qui sont donc rares et riches pour l’usage américain courant, ne se découvre pas dans les faux-amis que sont leurs homophones français, mais par l’étymologique condensation qu’un anglophone lettré y entend lorsque, comme W. Allen, il les emploie en place de mots qui fussent plus naturels à l’oreille de la plèbe américaine. En affirmant I’m the Loyal Opposition pour déjouer l’athéisme, et en mêlant à ses paroles la charge linguistique des mots latins qui les tissent – legalis ou lex, et opponere – W. Allen connaît ainsi Dieu comme Celui dont l’existence rend possible la mienne puisque, préalablement à toute conscience, je suis constitué en Lui qui me fait son vis-à-vis (opponere) légitime (legalis). Loyal Opposition, le cœur d’homme est le face-à-face (opponere) dont une Alliance (lex) révèle l’antécédent cœur-à-cœur. Déployant l’espace d’une Loyal Opposition, Dieu est ainsi Celui à qui je fais face en vertu d’une Alliance qui me précède. Et plus que l’œuvre entier de W. Allen, il y a là l’être de l’homme, et une leçon de vérité.

Maxence Caron

bloc-notes janvier 2020

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Dec 2019

Le Bloc-Notes de Maxence Caron, déc. 2019 : « Philippe Muray et la conspiration des égaux »

par admin

Service Littéraire, numéro 134

Bloc-Notes de décembre 2019 :
Philippe Muray et la conspiration des égaux.

 

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Philippe Muray et la conspiration des égaux

 

Le Journal de Muray vient de paraître, au beau milieu des comices agricoles de novembre – certains disent « prix littéraires ». Il vient gâcher « la fête » juste avant les fêtes. La porcinité homofestiviste d’Homo Festivus aura la conscience moins tranquille. Le volume publié aux Belles Lettres (Ultima necat III – 1989-1991) n’est pas n’importe quel tome de ce Journal, mais correspond au moment où l’auteur accède à sa pleine maturité. Entre commémorations du bicentenaire de la Révolution et mise en cause de l’esclavagisme qu’essaie sur lui la maison Grasset, Muray sort son premier ouvrage majeur, L’Empire du Bien, et trouve aux Belles Lettres cette liberté d’expression dont le privaient ses précédents éditeurs idéologues : Sollers, BHL. Muray est d’une instructive clarté sur le sujet : d’eux l’on ne reçoit qu’à la condition de s’être vendu, et Muray n’est pas à vendre. À ce titre il publiera On ferme.

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Le Journal de Muray est une entreprise géniale dont la richesse devrait faire taire les poisseux qui se plaisent à opposer chez l’auteur le pamphlétaire et le romancier. Pour bâtir son observation d’une société célébrant sans cesse sa propre image, Muray a compris que l’imaginaire ne pouvait plus servir de matériau romanesque puisque cette société ne cessait de fabriquer elle-même du fantasme et de fêter ce fantasme afin d’en redoubler l’effet stupéfiant. Pour dessiner une nouvelle Comédie humaine, il faut ainsi non pas ajouter de l’imaginaire sur cette masse fantasmagorique, mais montrer chaque délire à l’état naissant. Le roman que Muray écrit c’est ce gigantesque travail de description qui se déroule au présent et sur de multiples fronts, dans ses chroniques et dans son journal. Écrire le roman d’une époque vomitivement bovaryque et célébrant son propre fantasme, se fait ici non dans l’invention de récits, mais dans le récit quotidien des inventions et mutations du narcissisme festif. Par-delà ses propres romans, Muray romancier, en tant que tel, c’est l’auteur de ce diaire monumental où défilent autant de combats, de personnages et de situations que dans Monluc ou Saint-Simon.

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Muray refuse la clôture mentale et la psychose volontaire d’une « littérature » qui « photographie le photographe » (20/07/1990) : le roman n’a d’existence possible qu’en dehors des références imposées par le fanatisme de l’ère narcissique. Avant que les mutants multi-connectés n’inventent, pour reproduire indéfiniment leur propre image, le godemichet facial électronique (ils disent « portable ») puis ne fassent jaillir, général, ce flot photographique de monomes autodosodomisés (ils disent « selfies »), Muray montre qu’existe, en amont, une abdication philosophique : le choix d’un narcissisme dogmatique, l’autoglorification de normes morales lisses comme les culs dépilés de la rue des Archives, et dont, abdiquant toute exigence, le roman veut se faire le médiateur, le « media ». Lorsque ce qui doit être art est devenu le « media » des valeurs du monde, il n’y a plus d’art possible. Ainsi, « très peu de livres de notre époque survivront » puisque les auteurs ne veulent plus de chefs-d’œuvre (26/11/1990). N’importe quel jobastre croit certes avoir écrit un chef-d’œuvre après que tout ému de soi, trois lignes lui sont éternuées ; mais nul n’accepte de travailler à bâtir l’œuvre neuve au cœur du génie, et en assumant ce que suscite la virginité de cette radicale nouveauté : solitude, insulte et marginalisation. Les nombreux ne supportent jamais l’immortalité d’une œuvre qui se fait en même temps qu’eux-mêmes se défont dans le seul souci de quémander l’aumône d’être aimés. Que savent-ils du face-à-face avec l’Essentiel dans lequel se construit la singularité de l’œuvre ? Rien, et ils n’en veulent pas, et ils n’y pensent pas, et ils se photographient photographiant : c’est l’ère de l’exhibitionnisme intéressé, des opinions et des commentaires ; c’est le moment des « critiques » ombilicaux, teigneux et invertébrés qui sont à l’artiste, dit Flaubert, ce que le mouchard est au soldat. Éducateur, le génie de Muray rappelle quelles sont les conditions du génie. Le génie détache et forge le caractère de l’artiste contre la conspiration des égaux.

Maxence Caron

Dec 2019

George Sand à la une du « Service Littéraire », dans un article de Maxence Caron

par admin

Service Littéraire, numéro 134

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